La soif du monde de Sophie Deraspe

Sophie Deraspe aime qu’on puisse remettre en question notre regard sur les autres.
Photo: Hubert Hayaud Le Devoir Sophie Deraspe aime qu’on puisse remettre en question notre regard sur les autres.

Prenant prétexte de nouvelles nominations à l’Ordre des arts et des lettres du Québec, Le Devoir vous invite dans l’imaginaire d’artistes dont le travail exemplaire fait rayonner la culture d’ici. Quatrième d’une série de six textes.

Sophie Deraspe, la réalisatrice d’Antigone, a pris goût à la télévision. « J’écris en ce moment. J’écris pour la télé. » Après avoir réalisé Bête noire, une série en six épisodes coups-de-poing qui met notamment en vedette Nahéma Ricci, elle s’est attelée à l’écriture d’un premier scénario pour la télé. Elle y aborde le monde de militants écologistes qui plongent dans la spirale du terrorisme.

« La télésérie, en format six épisodes, je trouve que c’est une extension du long métrage. On peut explorer plus longuement certaines situations, certains personnages. Des personnages secondaires aussi. […] Là, on peut faire quelque chose, avec un format qui rejoint les gens au rythme qu’ils décident. […] Je pense que c’est une autre façon d’entrer dans la vie des gens, des spectateurs. »

Afin de nourrir sa réflexion sur son projet de télésérie, Sophie Deraspe vient de visionner le documentaire Les Rose, tout en regrettant de ne pas l’avoir vu plus tôt. « Il y a tellement un décalage entre la perception que j’avais de Paul Rose, de ce que l’histoire a laissé de lui, versus l’homme que j’ai découvert dans ce documentaire ! Il a eu quand même une intégrité et une ligne de conduite pendant toute sa vie. Très jeune adulte, adolescent même, puis après, en prison… J’étais quasi bouleversée de ce décalage », c’est-à-dire entre le récit de l’histoire officielle et la réalité plus intime de l’homme que révèle ce film. « C’est la beauté de cet homme-là : toujours il s’est battu pour les gens qui en arrachaient. Que ce soit des travailleurs dans des grosses compagnies ou que ce soit des gars en prison ou des handicapés. »

Sophie Deraspe aime qu’on puisse remettre en question notre regard sur les autres. « Je suis vraiment intéressée par la complexité des êtres, mais aussi des milieux, des situations. J’aime casser mes propres préjugés, creuser… Je trouve que c’est là que nous sommes riches, comme humains », parce qu’il y a cette possibilité d’« un dialogue ». Son cinéma invite à reconsidérer les perspectives que nous avons sur le monde, dit-elle, à « changer les cases de place, pour faire tomber des idées préconçues ».

La complexité humaine

La réalisatrice est arrivée à vélo pour discuter, foulard au vent. Elle s’est assise en riant, tandis que je lui disais la crête d’émotions à vif que j’avais éprouvées en visionnant les épisodes de Bête noire. Puis nous avons discuté une bonne heure, après qu’elle eut elle-même installé son micro, aux fins de la captation vidéo de cet entretien.

« Je pense que nous sommes éminemment complexes et en transformation », dit Sophie Deraspe. « Je trouve que cela a quelque chose d’enivrant. » L’être humain n’est pas qu’un. Ses facettes sont infinies. Et parfois, pleine de contradictions. « Philosophiquement, ça donne le vertige. »

À voir en vidéo

Un jour, en se rendant aux îles de la Madeleine, le pays de son père, elle raconte avoir appris, en sortant de l’avion, que le cinéaste et militant Pierre Falardeau se trouvait là pour présenter une conférence. « Nous avions décidé d’aller l’entendre tout de suite, pour voir. L’homme était complètement différent de l’image qu’on avait fabriquée de lui à la télé, dit-elle. « Il parlait à des pêcheurs de leur condition. Il parlait simplement aux gens. Et il leur parlait très bien. » Cette rencontre l’a saisie. Depuis, « j’ai un immense respect pour lui ».

Transformer l’émotion

Quand on lui a offert de tourner les six épisodes de Bête noire, elle n’a pas hésité. « On me l’a proposé. J’ai dit oui ! Il y a là une exploration humaine qui m’intéressait. Oui, c’est un attentat dans une école, mais abordé selon un angle inusité. Celui de la famille du tueur, après les événements. »

Que supporte une famille pareille, à travers le regard des autres qui plombe leur existence ? Quel examen font-ils de leur passé, de leur enfant qui finit par tuer ? « Je trouvais que c’était extrêmement riche. » La réussite tient ici pour beaucoup à sa manière de faire, à une touche bien à elle que l’on reconnaît tout de suite, même si le scénario n’est pas de sa main.

Entre son premier film, Rechercher Victor Pellerin (2006) — « un film assez intellectuel finalement, qui parle beaucoup, qui fait réfléchir » —, et Antigone (2019) ou la série Bête noire, quelque chose a changé profondément, explique-t-elle.

« Dans mon parcours, il y a eu la volonté consciente d’ouvrir la porte à l’émotion. Avant, il y avait une retenue, une pudeur à aller dans l’émotion. Peut-être à cause d’une peur du mélodrame. Mais un moment donné, je me suis dit que j’avais envie de me faire rentrer dedans par les histoires, par les personnages, et d’avoir ainsi un regard sur le réel transformé par l’émotion. »

La nouvelle télévision

« Sur le plan dramatique et esthétique, il se passe quelque chose à la télé, ces dernières années, qui est exceptionnel. » C’est nouveau, mais on pouvait tout de même le pressentir, dit-elle. « Je me rappelle, à l’époque où j’étais étudiante en cinéma, de Lars von Trier qui avait fait Le royaume (1994), une télésérie extraordinaire. […] Je me souviens aussi d’une série italienne, Nos meilleures années (2003), que je voyais sous-titrée. C’étaient de petits chefs-d’œuvre de cinéastes qui s’appliquent à la télé, mais des exceptions. Là, c’est commun, pour le grand plaisir de tout le monde. »

Du temps de ses études en Autriche, Sophie Deraspe se souvient d’un professeur qui parlait d’opéra en général et de Wagner en particulier. « Il nous disait que Wagner parle de l’opéra comme du Gesamtkunstwerk, de l’œuvre d’art totale. Moi je me suis dit : “Mais c’est le cinéma, pour moi à mon époque, qui est l’œuvre d’art totale !”. J’ai senti à quel point le cinéma pouvait contenir toute cette soif du monde. »

Dans Antigone, rappelle la réalisatrice, on entend siffler l’air du Petit bonheur de Félix Leclerc. Cet air amène un espoir ou, du moins, « un gage de solidarité qui crée des liens entre différentes cultures, qui fait des ponts ». Dans Antigone, ajoute-t-elle, il y a aussi un poème de Saint-Denys Garneau. Ainsi le film devient lui-même un passeur, tant pour Félix que pour Saint-Denys Garneau, « comme il est un passeur d’avenir pour Jean Anouilh, Bertolt Brecht et tant d’autres qui ont fait Antigone et d’autres qui le referont ».

L’avenir du passé

« La première chose de valeur que je me suis achetée dans ma vie, avant un lit même ou un réfrigérateur, c’est une caméra. C’était emblématique… Je sentais que c’est avec cet outil que j’allais faire ma vie. »

À quoi bon acheter un frigo, quand on peut se nourrir de cinéma, ou encore un lit, quand on peut passer ses nuits debout à visionner des films ? Du temps où elle était étudiante, Sophie Deraspe se souvient avoir « mangé tout ce qu’il y avait dans la médiathèque de l’Université de Montréal, qui était beaucoup axée sur le cinéma européen. Souvent je voyais les films en VHS, pas bien cadrés, parce que c’est tout ce qu’il y avait. Mais je voyais le cinéma italien, le néoréalisme italien, le cinéma français, le cinéma polonais… Il y avait quelque chose auquel je n’avais pas eu accès dans mon parcours, dans ma jeunesse, que ce soit par mon milieu social ou familial. J’adore encore le néoréalisme italien. »

La première chose de valeur que je me suis achetée dans ma vie, avant un lit même ou un réfrigérateur, c’est une caméra

 

Qu’est-ce qu’elle aimerait laisser derrière elle ? Comment voit-elle maintenant l’avenir de son passé ? « On ne contrôle pas ce qu’on laisse. Je pense que j’offre d’abord à mon monde, à mes proches. Tant mieux si on offre aussi à des gens d’autres pays. Mais à notre époque, dans notre contemporanéité, qu’est-ce qu’on laisse ? En tout cas, je sais que la passion ou le désir sont encore très forts chez moi. Il y aura d’autres films. C’est certain. » En attendant, ajoute-t-elle en riant, « mon petit titre de Compagne des arts et des lettres », une récompense que vient de lui décerner le gouvernement du Québec.

« J’en ai des trophées de festivals de films, de concours, de toutes sortes de choses… Mais qu’est-ce que l’histoire dira de la manière dont on a vu le monde ? »