«Beans»: l’été de mes 12 ans

Aux côtés de l’émouvante Rainbow Dickerson dans le rôle de sa courageuse mère, la jeune Kiawentiio exprime avec justesse les humeurs changeantes de son personnage.
Photo: EMAFilms Aux côtés de l’émouvante Rainbow Dickerson dans le rôle de sa courageuse mère, la jeune Kiawentiio exprime avec justesse les humeurs changeantes de son personnage.

Il aura fallu 30 ans à Tracey Deer (Mohawk Girls, Club Native) pour réaliser le rêve qu’elle caressait depuis l’été de ses 12 ans, celui de raconter la crise d’Oka de l’intérieur, du point de vue des jeunes et des femmes. De ceux et celles qui ne sont pas montés aux barricades pour affronter la police, l’armée et les citoyens enragés réclamant leur terrain de golf. De ceux et celles qui n’en ont pas moins été confrontés à l’humiliation, à la haine et à la ségrégation.

Lancé l’automne dernier au Festival international du film de Toronto, présenté au printemps à la Berlinale, sacré Meilleur premier long métrage et Meilleur long métrage de fiction à la récente soirée des Écrans canadiens, Beans ne pouvait pas sortir à un meilleur moment. De fait, lors d’une scène où la caméra survole en douceur les pierres tombales de la pinède, on ne peut que penser aux centaines de tombes anonymes récemment trouvées. Et aux nombreux autres sombres épisodes qui jalonnent l’Histoire, d’hier à aujourd’hui.

Ayant plongé dans de douloureux souvenirs de jeunesse, Tracey Deer, qui signe le scénario avec Meredith Vuchnich, met en scène Tekahentahkhwa (Kiawentiio), Mohawk de 12 ans surnommée Beans, qui rêve d’être admise dans une école catholique afin de pouvoir devenir artiste. Comme plusieurs filles de son âge, la sage Beans aimerait s’émanciper, évoluer au sein d’une gang cool comme April (Paulina Alexis), dure à cuire et sœur d’un garçon qui lui plaît, Hank (D’Pharaoh Woon-A-Tai).

Lorsque la crise éclate, Beans souhaite, à l’instar de son père (Joel Montgrand) et de sa cousine Hawi (Brittany LeBorgne), prendre part à la défense de son territoire. Or, la situation étant trop dangereuse, elle devra quitter la réserve de Kahnawake avec sa mère (Rainbow Dickerson), sur le point d’accoucher, et sa petite sœur (Violah Beauvais).

Histoire intime

Touchant récit initiatique sur fond de crise politique, Beans comporte des scènes qui font mal. Des scènes qui font honte. Que l’on connaisse ou non dans le détail ce qui s’est passé à l’été 1990, qui, en dehors de ceux qui en ont été à la fois les témoins et les victimes, se rappelle les insultes racistes des Blancs proférées à l’endroit des Autochtones ? Des gestes d’une violence inouïe portés contre cette communauté qui ne souhaitait que protéger une terre sacrée ? Tracey Deer, elle, s’en souvient.

Pour appuyer ces moments peu glorieux de notre histoire, la réalisatrice, qui avait 12 ans à l’époque, ponctue son film d’extraits d’archives qui permettent de prendre la mesure de la tension ambiante. Ce souci de rattacher la fiction à la réalité n’est sans doute pas étranger à celle qui s’est d’abord fait connaître comme documentariste.

Certes, plusieurs pourraient reprocher à Tracey Deer de tourner les coins ronds quant à sa manière de relater la crise d’Oka, risquant de larguer ceux qui ignorent cet épisode agité, voire d’en minimiser l’impact sur les rapports entre les Blancs et les Premières Nations. Or, Tracey Deer n’a pas la prétention d’être historienne.

Ce n’est pas tant la chronologie des événements ou la teneur des débats politiques qui l’intéressent que la peur et l’angoisse qu’ont vécues les plus vulnérables. Et par moments l’insouciance. Car, même lorsque les balles sifflent, Beans demeure une adolescente, s’accrochant tantôt aux parcelles de son enfance, se précipitant tantôt dans l’âge adulte au risque de se heurter à de sordides réalités. Aux côtés de l’émouvante Rainbow Dickerson dans le rôle de sa courageuse mère, la jeune Kiawentiio exprime par ailleurs avec justesse les humeurs changeantes de son personnage.

Si elle pose un regard tendre sur une jeunesse pleine d’espoir, Tracey Deer ne se fait pas pour autant complaisante dans sa description de mœurs. Oui, par la bande, elle y aborde la violence conjugale, la délinquance juvénile, l’alcoolisme, la toxicomanie et l’inceste. Avant toute chose, elle y traite de fierté, de respect, de résilience et de réconciliation. En résulte un sincère devoir de mémoire.

 

Beans

★★★

Drame de Tracey Deer. Avec Kiawentiio, Violah Beauvais, Rainbow Dickerson, Paulina Alexis, Britanny LeBorgne, Joel Montrgrand et D’Pharaoh Woon-A-Tai. Canada (Québec), 2020, 92 minutes. En salle.



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