La parfaite victime face à l’imparfait système

Pour lancer leur argumentaire, Monic Néron et Émilie Perreault accompagnent une des victimes au palais de justice de Montréal, où cette dernière reçoit la nouvelle que sa plainte d’abus subis de manière répétée à l’adolescence ne sera pas retenue par la Couronne. Fin du parcours.
Photo: Séville, une filiale d’Entertainment One Pour lancer leur argumentaire, Monic Néron et Émilie Perreault accompagnent une des victimes au palais de justice de Montréal, où cette dernière reçoit la nouvelle que sa plainte d’abus subis de manière répétée à l’adolescence ne sera pas retenue par la Couronne. Fin du parcours.

Prenant l’affiche sur 45 écrans à travers le Québec, le documentaire La parfaite victime se destine inévitablement à une diffusion au petit écran. Non pour plomber les recettes au box-office, mais parce qu’il est nécessaire que ce film soit vu par le plus de citoyens possible pour susciter un véritable débat sur le fléau des crimes de nature sexuelle, « un problème systémique », insistent les réalisatrices. Après trois ans d’enquête, Monic Néron et Émilie Perreault présentent un film remettant en question le fonctionnement de la justice eu égard aux crimes de nature sexuelle, démontrant combien difficile est le parcours des victimes qui choisissent de s’adresser aux tribunaux.

Le film débute abruptement avec un montage serré faisant défiler une poignée de victimes témoignant devant la caméra. En majorité des femmes, l’une d’elles mineure. « Elle fait jurisprudence », soulignait Néron lors de la première du film mardi dernier au cinéma Impérial, puisque la jeune Charlotte a dû s’adresser à la cour pour que soit levé l’interdit de publication l’empêchant d’apparaître à l’écran.

Les victimes se nomment et révèlent ce qu’elles ont subi ; le film a débuté il y a seulement cinq minutes, et nous en sommes déjà bouleversés. Ces récits, portés par des victimes éloquentes et touchantes, tissent la trame de fond du film. Or, la démarche des réalisatrices vise principalement à expliquer ce qu’il advient d’elles après le drame, lorsqu’elles choisissent de dénoncer, en décortiquant le processus judiciaire que les victimes doivent traverser pour espérer obtenir réparation.

Le débat ne date pas d’hier et est encore d’une actualité brûlante. La remise en question du système judiciaire a surgi dans le débat public lors du procès de l’ex-animateur Jian Ghomeshi, puis avec la vague de dénonciations #MeToo et la chute d’Harvey Weinstein, des événements rappelés dans le film. Ainsi, pour lancer leur argumentaire, Néron et Perreault accompagnent une des victimes au palais de justice de Montréal, où cette dernière reçoit la nouvelle que sa plainte d’abus subis de manière répétée à l’adolescence ne sera pas retenue par la Couronne. Fin du parcours. Idem pour une autre jeune mère de famille, dont le témoignage est particulièrement précieux. Un homme témoignant devant la caméra aura eu plus de succès ; son témoignage empreint de douleur et de noblesse est aussi touchant qu’éclairant quant à la nécessité d’entendre les aveux de son agresseur.

Alors, où ça coince dans les rouages de la justice ? Les réalisatrices, lauréates avec leur collègue du Devoir Améli Pineda du prix Judith-Jasmin dans la catégorie Enquête pour leurs révélations dans l’affaire Gilbert Rozon, soulèvent toutes les pierres pour tenter de faire la lumière. De cet exemple de plainte sourdement accueillie, elles s’appliquent à comprendre pourquoi la justice est si mal adaptée aux cas de crimes de nature sexuelle. Tous les intervenants du processus sont rencontrés : juristes et juges à la retraite, procureurs de la Couronne, avocats criminalistes, intervenants auprès des victimes, tels qu’une représentante de l’organisme Juripop et un psychologue.

Le mérite du film est d’arriver à expliquer, le plus limpidement possible (mais non sans quelques longueurs) comment les lois s’appliquent dans de telles causes, comment le fardeau de la preuve repose presque entièrement sur les épaules des victimes, qui doivent être « parfaites », pas tant pour être crues que pour éviter de semer un doute lors de leurs témoignages. Une séquence du film illustre toute l’absurdité du système judiciaire, lorsque les réalisatrices demandent aux juristes participant au film de définir ce qui constitue un jugement « hors de tout doute raisonnable ». Tous autant qu’ils sont, avocats, criminalistes, procureurs, juges, trébuchent sur la juste définition.

Plus loin, Néron et Perreault s’attardent au rôle des avocats criminalistes au service des accusés, une série de confidences aussi éclairante qu’enrageante — nul doute que ces témoignages feront jaser. Leur travail : faire acquitter leur client, coûte que coûte. Toute tactique d’interrogation est permise, soulignant ainsi les failles d’un système judiciaire défavorable aux victimes. À la question « Pourquoi avez-vous accepté de participer à ce documentaire ? » un de ces criminalistes offrira pourtant une des réponses les plus importantes du film : parce que s’il a fait acquitter dix accusés de crimes sexuels, il a dû défendre cinq cents autres accusés de divers autres crimes qui avaient tous en commun d’avoir eux-mêmes été victimes de violences sexuelles.

C’est un problème systémique qu’il faut résoudre, affirment les réalisatrices dans cette importante enquête.

 

La parfaite victime

★★★ 1/2

Documentaire de Monic Néron et Émilie Perreault. Québec, 2021, 98 minutes. En salle.



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