Tracey Deer, le traumatisme devenu catharsis

«Dans le processus de création de
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir «Dans le processus de création de "Beans", j’ai su très tôt que j’utiliserais des extraits d’archives, parce que souvent la réalité dépasse la fiction. Je ne voulais pas que le public discrédite les moments plus laids en pensant que j’exagérais», explique Tracey Deer.

À l’été 1990, au Québec et au Canada, un sujet dominait à la radio, dans les journaux et à la télévision : la crise d’Oka. Déclenché par la volonté de la Ville et d’un promoteur d’agrandir un terrain de golf en empiétant sur la pinède, lieu funéraire sacré, ce conflit constitue une page d’histoire honteuse à maints égards. Récit initiatique à saveur autobiographique campé durant cette période trouble, Beans (V.F.et V.O. avec s.-t.f.), de la cinéaste mohawk Tracey Deer, permet de mesurer à quel point.

Pour mémoire, Beans a récemment remporté une pléthore de prix Écrans canadiens, dont ceux du meilleur premier long métrage de fiction et du meilleur long métrage tout court. On y suit Tekahentakwa, 12 ans, surnommée « Beans », au cours d’un passage à l’adolescence rendu d’autant plus houleux que sa communauté tout entière est sous tension.

« J’avais cet âge-là, 12 ans, lors de la crise d’Oka, confie Tracey Deer. Je voulais déjà être réalisatrice et je me souviens de m’être dit alors : “Un jour, je ferai un film sur la crise, mais du point de vue d’un enfant.” De mon point de vue d’alors. Ça m’aura pris 30 ans ! »

C’est que, depuis ses études en cinéma au collège Dartmouth, dans le New Hampshire, Tracey Deer a été très occupée, réalisant les documentaires Mohawk Girls (2005) et Club Native (2008), la version série de Mohawk Girls (2014)…

« Lors de mes recherches pour la production de mes deux premiers documentaires, je m’étais déjà trouvée à fouiller dans les archives concernant la crise d’Oka. J’étais donc au courant de ce qui était disponible, de ce qui avait circulé, du portrait peint par les médias, de ce sur quoi ils avaient choisi de s’attarder… Dans le processus de création de Beans, j’ai su très tôt que j’utiliserais des extraits d’archives, parce que souvent la réalité dépasse la fiction. Je ne voulais pas que le public discrédite les moments plus laids en pensant que j’exagérais. Ces extraits d’archives ancrent et soutiennent la véracité de cette laideur. »

« Arrachée à ma mémoire »

Et laideur il y eut. Dans le film, elle est d’autant plus perturbante qu’on demeure arrimé au point de vue d’une enfant. Une enfant qui observe sa communauté tout à la fois retranchée et assiégée, et ce, dans le contexte d’un territoire à protéger devenu, paradoxalement, une prison.

Aux policiers succède l’armée, avec tout autour une population blanche qui manifeste sa colère en laissant libre cours à une parole raciste décomplexée. Rapidement, les mots s’accompagnent de gestes : lorsque des femmes, des enfants et des aînés mohawks voudront fuir la violence, des pierres s’abattront sur leurs voitures. Revisité par la documentariste Alanis Obomsawin dans son film Pluie de pierres à Whiskey Trench, cet épisode odieux est recréé dans Beans, là encore en épousant la perspective de la jeune héroïne, terrifiée face à une telle démonstration de haine.

« J’étais dans l’une de ces voitures, enfant, se souvient Tracey Deer. Cette scène est arrachée directement à ma mémoire. En me rendant sur le plateau de tournage ce jour-là, j’avais peur, c’était agonisant. Je me suis soudain demandé pourquoi je faisais ce film : à cet instant, j’étais Tracey Deer la survivante. Lorsque je suis arrivée au camp de base pour y rencontrer les acteurs et l’équipe avant de filmer, je pouvais sentir la tension généralisée. Je suis donc devenue Tracey Deer la réalisatrice. La différence que j’ai ressentie… »

Ici, la cinéaste se tait un instant, très émotive, à raison. « J’ai ressenti que, contrairement à lorsque c’est arrivé quand j’étais petite, j’avais à présent du pouvoir. Il m’incombait qu’on passe à travers cette journée sans heurt, que les enfants dans la scène ne soient pas traumatisés comme je l’avais été et que les figurants venus nous aider à raconter cette histoire vivent une expérience positive… Vous savez, ça prend quelques secondes à filmer, ces scènes, mais une heure à tout repositionner entre les prises. Donc, durant ce temps, j’ai fait en sorte que l’énergie soit bonne. Ç’a été un moment puissant, qui s’est avéré l’exact contraire de ce que j’avais vécu toutes ces années auparavant. »

Au sujet des figurants, d’ailleurs, leur participation était indispensable, mais reposait souvent sur la reconstitution de comportements affreux. « Ces figurants sont des gens merveilleux qui sont venus parce qu’ils trouvaient important d’aider, d’apporter leur contribution. Avec l’équipe, nous nous étions assurés que tout le monde savait ce qui était attendu : il n’y a eu ni surprises ni secrets. Ces personnes savaient qu’elles joueraient des racistes. Ç’a été dur, mais il y avait beaucoup d’amour et on s’est tous mutuellement soutenus. »

Jamais plus

Au-delà des accomplissements artistiques et narratifs, un film comme Beans fait œuvre utile. Incontournable dès la conception, cette composante accroît-elle le niveau de pression ? « Oui, absolument, admet la cinéaste. J’ai travaillé une dizaine d’années sur le projet. Le scénario m’a demandé huit ans d’écriture. Je reviens sur une page d’histoire très importante, et très laide, de ce pays, mais il s’agit également d’un épisode charnière dans l’activisme des Premières Nations. Je ne voulais pas me tromper. Et en même temps, je voulais dire ce que j’avais à dire, car ç’a été une période pénible pour moi. Justement, à cause de ça, j’avais toutes sortes de résistances internes et de doutes. »

Il est par exemple des scènes que Tracey Deer avait en tête mais était incapable de mettre en mots. Un blocage qui dura des années pour certaines d’entre elles. « C’était comme si ma mémoire m’empêchait d’écrire. Quand j’y suis arrivée, j’ai pleuré tout le long, et encore après… »

D’année en année, et grâce aux projets menés à terme en parallèle, la rédaction du scénario de Beans devint moins ardue. « Sur les autres productions, j’ai gagné en maîtrise et en confiance. »

Devant le film, la cinéaste s’avoue fière, et il y a de quoi. « Ç’a été cathartique pour moi de recréer ces événements et de les remettre dans l’espace public afin qu’au Canada et au Québec, on soit témoin de ce par quoi nous sommes passés. Ce poids que j’ai porté depuis ma tendre enfance, je le transmets aux Canadiens et aux Québécois qui peuvent et veulent faire bouger les choses pour créer un avenir où les gens issus des nations autochtones seront plus en sécurité. Je ne veux plus qu’une telle horreur soit la toile de fond de l’enfance de jeunes autochtones », conclut Tracey Deer.

Beans sort en salle le 2 juillet. Il sera ensuite disponible sur la plateforme en ligne de Crave.

Origines d’une passion

Dans Beans, il est établi que la petite Tekahentakwa possède un tempérament artistique depuis un moment déjà. Dans la vraie vie, il en allait de même pour Tracey Deer par rapport à sa passion pour le cinéma. « Tout a commencé par l’apparition des clubs vidéo, au début des années 1980. Mes parents n’avaient pas les moyens d’acheter un magnétoscope, mais mon père, qui travaillait toute la semaine à New York à la construction de gratte-ciel, en louait un chaque fin de semaine avec une pile de vidéocassettes. Il y avait les films du matin pour ma soeur et moi, ceux de l’après-midi pour la famille, et ceux du soir pour mes parents. Ç’a duré un moment, puis ma soeur et ma mère se sont désintéressées des films, mais pas mon père et moi. Ce que j’aimais de ces films, c’est qu’ils m’offraient un lieu sûr où vivre mes émotions. À chaque nouveau film, je me découvrais un futur métier que je partageais au souper avec mes parents. Un jour, ça m’a frappée : si je devenais réalisatrice, je pourrais fréquenter tous ces univers et raconter toutes ces histoires… Et tout à coup, tout a eu du sens. »




À voir en vidéo