Pourquoi tant de victimes évitent-elles la justice?

Les réalisatrices Émilie Perreault (à gauche) et Monic Néron, en compagnie de la productrice Denise Robert (derrière)
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Les réalisatrices Émilie Perreault (à gauche) et Monic Néron, en compagnie de la productrice Denise Robert (derrière)

Pourquoi autant de victimes d’agressions sexuelles tournent-elles le dos au système judiciaire ? C’est avec ce questionnement en tête que les journalistes Monic Néron et Émilie Perreault ont décidé de se plonger dans le monde du documentaire. La parfaite victime, qui fera son entrée dans les salles le 30 juin, lève le voile sur les failles d’un système qui peine à se remettre en question, selon elles.

« On ne change pas les choses en ne brassant pas la cage. Souvent des gens disent que le système est ainsi fait, mais peut-être que ça prend un électrochoc [pour faire avancer les choses]. Pour cet électrochoc-là, ça prend ce que vous avez vu aujourd’hui », a lancé Monic Néron mercredi, juste après le visionnement de presse du documentaire.

L’affaire Gilbert Rozon

C’est leur enquête sur l’affaire Gilbert Rozon à l’automne 2017, menée conjointement avec la journaliste du Devoir Améli Pineda, qui leur a donné l’idée de pousser leur réflexion encore plus loin. « Dans les semaines qui ont suivi, nos boîtes courriel se sont remplies d’histoires, de témoignages, d’expériences de toutes sortes. Ce qui ressortait, c’était que le processus pouvait être aussi traumatisant pour certains que l’agression en soi. […] On a donc voulu aller voir comment ça se passe dans le système. »

On ne change pas les choses en ne brassant pas la cage. Souvent des gens disent
que le système est ainsi fait, mais peut-être que ça prend un électrochoc [pour faire avancer les choses].

 

Pour mener à bien cette quête, les deux journalistes au 98,5 FM à l’époque, ont décidé de se tourner vers le cinéma, un média qui a un plus grand « pouvoir d’empathie », selon elles. « Quand tu t’assoies dans une salle, pendant 90 minutes, t’es captif, et c’est là qu’on peut vraiment changer les choses, [changer les opinions], une personne à la fois » précise Émilie Perreault.

Denise Robert a été choisie pour produire le documentaire. Celle-ci est derrière plusieurs films québécois à succès, dont Les invasions barbares ou Maurice Richard, ainsi que les documentaires Dérapages et Les voleurs d’enfance, de Paul Arcand.

Parcours de longue haleine

Pendant trois ans et demi, les deux coréalisatrices ont ainsi décortiqué des centaines de décisions dans des affaires d’agression sexuelle, écouté les témoignages de nombreuses victimes présumées et même suivi le parcours de certaines d’entre elles ayant décidé de mener leur cause devant la justice. À l’écran, on découvre les étapes par lesquelles Sophie, Lily, Marcel et Elena ont dû passer pour y arriver, certains avec succès, d’autres non.

Le constat est sans équivoque : il faut être la « parfaite victime » pour avoir une chance dans le processus de plainte criminelle. « Les victimes doivent être presque parfaites, car leur crédibilité est davantage attaquée, c’est tout ce que l’avocat de la défense a », reconnaît d’ailleurs dans le documentaire Claude F. Archambault, ex-criminaliste qui a représenté nombre d’accusés d’agressions sexuelles dans sa carrière.

Mais qui est la « parfaite victime » ? C’est celle qui crie à l’aide, exprime clairement son opposition à son agresseur, va directement porter plainte après l’agression et fait une déposition claire, concise et détaillée. Elle sait aussi gérer ses émotions et n’apparaît pas « hystérique » ou « trop traumatisée » durant le processus. Cette victime-là, malheureusement, elle n’existe pas selon les différents intervenants interrogés dans le documentaire.

Des psychiatres, des criminalistes, des juges ou encore des procureurs du Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP) sont amenés à intervenir pour permettre aux spectateurs de mieux comprendre le fonctionnement du système judiciaire en matière d’agressions sexuelles. On en apprend ainsi davantage sur les réactions du corps humain lors d’un traumatisme, qui empêche parfois la victime de crier et de repousser son agresseur ou bien lui fait perdre la mémoire au moment de raconter les faits.

Espoir de changements

Les juristes expliquent quant à eux la nécessité d’avoir des preuves solides pour que le DPCP décide de porter la cause devant un juge. Le documentaire revient alors sur la notion de doute raisonnable, qui guide les juges dans leur décision. « La notion est floue et [les intervenants] ont de la difficulté à la définir. Ça ne veut pas dire qu’elle n’est pas bonne, [ou] qu’il faut l’éliminer, mais ça veut dire qu’en matière d’agression sexuelle, quand c’est ça qui détermine tout le reste, ce serait bien qu’on se pose des questions », indique Monic Néron, précisant à quel point cette notion peut être subjective.

« Ce film met la lumière sur le système comme tel. Il montre ce que ces victimes vivent quand elles passent à travers pour essayer de dénoncer ou de porter plainte. […] Ça nous ouvre les yeux sur où sont les vrais problèmes […] ça permet de mieux comprendre et de trouver des solutions », résume de son côté la productrice Denise Robert, avouant avoir beaucoup appris.

Le trio derrière La parfaite victime espère justement informer le grand public sur la réalité des victimes et les failles du système judiciaire auxquelles elles se heurtent et qui les poussent à se servir des réseaux sociaux pour dénoncer leur agresseur.

Ce film met la lumière sur le système comme tel. Il montre ce que ces victimes vivent quand elles passent à travers pour essayer de dénoncer ou de porter plainte.

 

« Ceux qui ont accepté [de nous raconter leur histoire] l’ont fait car c’était peut-être enfin une occasion de faire une différence, de frapper un coup. L’ultime coup peut-être pour qu’on réussisse à faire cet examen de conscience collectif qu’on a besoin de faire », insiste Monic Néron, espérant que leur travail portera fruit et permettra de changer le système judiciaire.

La parfaite victime

Réalisé par Monic Néron et Émilie Perreault, produit par Denise Robert, 89 minutes, en salle le 30 juin

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