Horreur, censure et souvenirs inventés dans «Censor»

Présenté au Festival de Sundance, «Censor» est le premier long métrage de la réalisatrice Prano Bailey-Bond.
Photo: Métropole Films Présenté au Festival de Sundance, «Censor» est le premier long métrage de la réalisatrice Prano Bailey-Bond.

Au début des années 1980, une « panique morale », pour reprendre l’expression adoptée ultérieurement, s’empara du Royaume-Uni. À la télévision et dans les journaux, chroniqueurs et groupes religieux s’indignaient de concert. Motif ? Des films d’horreur avaient réussi à contourner le processus de classification en sortant directement dans les clubs vidéo. Des séries B sanguinolentes pour la plupart, ces films furent accusés de menacer la santé mentale des enfants, d’instiller des desseins homicides chez les adultes, bref, de mettre en péril l’ordre social. Dans la foulée, les autorités bannirent plus de 70 titres, et quantité d’autres furent charcutés. Dans Censor (V.O.), la réalisatrice Prano Bailey-Bond revisite cette période dite des video nasties, ou vidéos malsaines.

« J’ai toujours aimé ce genre-là. J’ai grandi en me gavant de films d’horreur », confie la cinéaste anglaise née en 1982, au faîte de la frénésie en question.

Présenté au Festival de Sundance, Censor est son premier long métrage. Campé au milieu des années 1980, Censor tourne autour d’Enid, une fonctionnaire du British Board of Classification, dont le rôle est d’évaluer les films d’horreur et de décider des coupes à apporter. Or, un jour, dans une de ces productions fauchées, elle assiste à une scène qui semble reproduire un de ses souvenirs d’enfance : une balade en forêt jadis avec sa sœur, qui disparut alors sans laisser de traces. Dès lors, la ligne entre réalité et fiction se brouille.

J’ai toujours été intriguée par la manière dont fonctionne la mémoire. Pourquoi on garde certains souvenirs d’enfance et pas d’autres. Comment un traumatisme peut engendrer une fragmentation des souvenirs…

 

« Le germe du projet remonte à 2012, avec la lecture d’un article sur la censure rappelant comment, dans les films de vampires de la société Hammer Films [très populaires dans les années 1960], les censeurs coupaient systématiquement les plans montrant du sang sur la poitrine des personnages féminins en prétextant que ces plans pousseraient les hommes au viol. C’est ridicule, car, selon cette logique, les hommes scrutant ces films pour les censurer auraient eux-mêmes dû être poussés à commettre des actes horribles. »

Poussant ses recherches, Prano Bailey-Bond arriva bientôt à la période des video nasties. « Dans mon pays, c’était vraiment l’hystérie : la nouvelle réalité des vidéocassettes, le fait qu’on puisse rembobiner une scène horrifique et la revoir en boucle, était scandalisant pour les tenants de la censure. Tant les tabloïds que les politiciens se mirent à affirmer qu’on créait une future génération de meurtriers. »

Alors une industrie florissante, les clubs vidéo firent l’objet de descentes de police, quelques-uns louant des titres bannis sous le manteau, comme on peut le voir dans le film. Dans son ouvrage Le cinéma gore. Une esthétique du sang (Cerf), Philippe Rouyer précise à ce sujet que les éditeurs et les vendeurs de vidéocassettes incriminées recevaient « delourdes amendes, voire des peines de prison ferme ». Ce que l’auteur qualifie de régime de terreur « a été alimenté par le gouvernement Thatcher qui, autant par démagogie électorale que par goût, condamnait ce genre de cinéma. »

Là encore, dans Censor, on peut apercevoir l’ancienne première ministre en pleines remontrances télévisuelles par la magie des archives.

Le cinéma comme mémoire

Loin de se borner à utiliser cette époque trouble comme simple toile de fond, Censor fait au contraire de celle-ci une partie intégrante de sa trame. Le film dresse ainsi un brillant parallèle entre les coupes pratiquées sur les films et les souvenirs fuyants d’Enid. Cinéma et mémoire deviennent ici deux matrices altérées, et de plus en plus poreuses.

« J’ai toujours été intriguée par la manière dont fonctionne la mémoire. Pourquoi on garde certains souvenirs d’enfance et pas d’autres. Comment un traumatisme peut engendrer une fragmentation des souvenirs… Parfois, le cerveau provoque l’oubli d’événements, comme un mécanisme de protection. Partant de là, je me suis dit qu’il allait de soi d’associer cette forme d’autocensure de la mémoire avec la censure au cinéma. »

 
Photo: Métropole Films L’actrice Niamh Algar dans le rôle d’Enid Baines

En cours d’écriture, Prano Bailey-Bond lut en outre énormément à propos du principe de perte ambiguë. « C’est lorsqu’une personne chère disparaît, se volatilise, sans qu’on sache ce qui s’est passé. Il est alors fréquent qu’on comble les trous avec de la fiction. Comment faire son deuil quand la personne est peut-être encore en vie quelque part ? On échafaude sans fin des théories et des scénarios en réaction à cette incertitude, et c’est drainant. »

Dans Censor, c’est exactement ce qui se produit, Enid se met à compléter ses souvenirs parcellaires avec des fragments de films, avant qu’un phénomène inverse s’enclenche, la réalité devant ultimement se conformer à la fiction qu’elle s’est inventée.

De la répression à l’implosion

Hormis qu’elle ne sait pas ce qu’il est advenu de sa sœur, Enid se sent coupable, à tort, de n’avoir pas pu la protéger.

« C’est pour cette raison qu’elle se perçoit, dans son métier, comme la protectrice de tout le monde. Mais il y a un danger à vouloir protéger les gens à tout prix… »

D’ailleurs, le film paraît laisser entendre que la répression mène à l’implosion. Qu’en pense la cinéaste, où se situe-t-elle par rapport à la censure ?

« Je crois que chacun a ses limites. Il y a des choses que j’ai du mal à regarder. Pour moi, le viol dans I Spit on Your Grave[Meir Zarchi, 1978], c’est ma limite, parce que c’est gratuit. La scène de viol dans Deliverance [John Boorman, 1972] m’est pénible, mais c’est un film important et la scène est là pour une raison. En même temps, je trouve toujours hasardeux de juger des films passés à partir d’une grille moderne. »

De réitérer la cinéaste, tout cela est très subjectif. « Je sais que beaucoup de trucs d’horreur que je regarde seraient considérés comme répugnants par plusieurs. Mais en gros, je suis d’avis que, du moment que ni humain, ni animal n’a été maltraité lors du tournage, que c’est de la fiction, on devrait garder un recul. »

Une autre perspective

Dans le même ordre d’idées, Censordéconstruit avec ingéniosité l’un des plus grands paradoxes du cinéma d’horreur, qui a de longue date fait la part belle à des premiers rôles féminins forts, tout en accusant une tendance lourde à la misogynie et à la violence envers les femmes.

« C’est exact que ces deux traditions se côtoient, et je trouvais intéressant d’avoir cette scène où Enid en discute avec sa collègue. En ce moment, on assiste à un renouveau en horreur grâce à de nombreuses réalisatrices qui débarquent avec des propositions bien à elles. »

On songe notamment à Jennifer Kent (The Babadook, The Nightingale), à Anna Biller (The Love Witch), à Alice Lowe (Prevenge), à Coralie Fargeat(Revenge), à Natalie Erika James (Relic), à Rose Glass (Saint Maud)…

« Ça apporte un regard différent, une sensibilité différente, et c’est rafraîchissant. Dans mon film, je tenais à ce qu’Enid ne soit pas une victime et ne se perçoive jamais comme telle. »

Marquant une pause, Prano Bailey-Bond conclut : « Vous savez, tant le sujet que l’époque équivalaient pour moi à un immense terrain de jeu propice à toutes sortes de références “méta”, d’hommages et de mises en abîme où les personnages eux-mêmes discutent de cinéma d’horreur… »

D’où le fait qu’à terme, Censor est certain de divertir et de fasciner à égales mesures quiconque aime le cinéma d’horreur.

 
 

Le film Censor prendra l’affiche le 18 juin au Cinéma Moderne et sera disponible en VSD sur diverses plateformes le même jour. À noter que le numéro de juin de la revue de cinéma Sight and Sound est consacré aux video nasties.