Fermer les livres avec sérénité

Si l’identité des Auxiliatrices, voire leur existence même, est si peu connue, cela s’explique par la nature de cette communauté, selon Maxime Faure. «Ce ne sont ni des religieuses hospitalières ni des soeurs engagées dans le secteur de l’éducation. Elles vont là où chacune se sent appelée.» Entre le Rwanda et Granby en passant par Montréal, elles appliquent simplement la devise de leur congrégation: «Aider à tout bien, quel qu’il soit.»
Photo: Les Films du 3 mars Si l’identité des Auxiliatrices, voire leur existence même, est si peu connue, cela s’explique par la nature de cette communauté, selon Maxime Faure. «Ce ne sont ni des religieuses hospitalières ni des soeurs engagées dans le secteur de l’éducation. Elles vont là où chacune se sent appelée.» Entre le Rwanda et Granby en passant par Montréal, elles appliquent simplement la devise de leur congrégation: «Aider à tout bien, quel qu’il soit.»

Elles furent de tous les combats : le droit à l’avortement, la cause palestinienne, la dignité des ex-détenus, les luttes féministes, etc. Vous pouviez les croiser dans des manifestations, des sous-sols d’église, au milieu d’assemblées survoltées ou dans des espaces feutrés propices aux confidences. Et si elles ont depuis longtemps abandonné le voile et le costume traditionnel, elles n’en sont pas moins religieuses…

Paradoxal ? Pour le cinéaste Maxime Faure, assurément, d’où son intérêt à observer, et écouter, pendant quelques années les Sœurs auxiliatrices du Québec. Dans Ainsi soient-elles, un documentaire ayant vécu son propre purgatoire (lancé dans les festivals en 2019, il débarque enfin sur grand écran après une longue parenthèse pandémique), l’heure est aux bilans, aux déménagements, aux adieux, et à un destin implacable : cette petite communauté est appelée à disparaître.

Fondée en 1856 en France, en 1949 au Québec, elle est présente un peu partout à travers le monde. La section québécoise, qui comptait jadis une trentaine de religieuses, n’en a plus que huit aujourd’hui, âgées de plus de 70 ans, même si le film débute par les célébrations d’une centenaire qui rendra l’âme peu de temps après. Établies au centre-ville de Montréal dans une tour d’habitation sans charmes particuliers, elles font bien plus que contempler le monde, ou les magnifiques couchers de soleil qui transforment leur espace de vie. Elles ont tout fait pour le rendre meilleur.

« J’avais envie de comprendre comment ces femmes arrivaient à concilier leur appartenance à une institution patriarcale, une Église dominée par les hommes, et leur travail de terrain pour les droits des femmes et des plus opprimés de la société », résume Maxime Faure au bout du fil et de sa France natale. Alors qu’il met la dernière touche à un documentaire sur une autre communauté en sursis, les habitants d’un complexe de type HLM en proie à la démolition, le cinéaste semble lui aussi attiré par un certain militantisme teinté d’idéalisme.

Peut-être trouve-t-il sa source dans ses études en cinéma à l’Université de Montréal, un certain printemps 2012, celui de toutes les contestations, « une période qui m’a profondément transformé et où je me suis posé beaucoup de questions ». Son tout premier film, Tricot, rêve et révolte, suit d’ailleurs un groupe de militants de cette époque fiévreuse. Par la suite, il n’a jamais cessé de s’intéresser à celles et ceux rêvant de transformations sociales, et c’est à l’occasion du tournage d’une performance d’une troupe de théâtre-forum qu’il a fait la connaissance de Nicole Jetté, une des membres des Sœurs auxiliatrices. Mais rien ne le laissait deviner.

« Elle était habillée en civil, se souvient Maxime Faure, et l’énergie vive de cette travailleuse sociale m’a tout de suite interpellé. Je sentais qu’elle avait des choses à dire. » C’est ainsi que fut établi le premier contact avec cette communauté, des échanges étalés sur près de six ans, captés avec sa caméra, en toute simplicité. « Au fil des années, j’ai senti que j’avais besoin d’une équipe, pour être plus disponible auprès des sœurs. » Chose qui les a d’ailleurs étonnées. « En les informant de mon souhait de prolonger le tournage, elles m’ont répondu spontanément : “On t’a tout dit !” Mais ce que je voulais, c’était leur quotidien, qu’elles se livrent par leurs gestes, au-delà des mots et de leur parole militante. »

Aider à tout bien, quel qu’il soit

Ainsi soient-elles, ce n’est pas seulement l’illustration d’un paradoxe idéologique, c’est aussi le regard d’un jeune Français de confession protestante (« Je n’ai reçu aucune éducation religieuse ») sur la réalité de sœurs québécoises sur le point de fermer les livres, sans aucune relève depuis les années 1980. Un choix délibéré puisque les aspirantes se faisaient rares, et que leur rare présence créait un immense fossé générationnel. « Tout cela suscitait la curiosité de ma coproductrice française, souligne le cinéaste, qui fut intriguée par les questions féministes au Québec, beaucoup plus avancées qu’en France, mon jeune âge et le fait que je m’intéresse à une communauté vieillissante. »

Les marques de ce déclin tranquille sont d’ailleurs partout présentes, entre le rituel de la prise de pression sanguine à l’inévitable vente-débarras, en passant par le déballage d’objets souvenirs, dont un amas d’épinglettes avec lesquelles « on pourrait faire l’histoire du militantisme au Québec »,selon Suzanne Loiselle, la plus chevaleresque du clan. Et qui ne se fait jamais prier pour s’exprimer sur l’actualité ou pour rabrouer ses camarades dont les gestes trahiraient leurs nobles principes — même une boisson gazeuse peut devenir polémique.

Si l’identité des Auxiliatrices, voire leur existence même, est si peu connue, cela s’explique par la nature de cette communauté, selon Maxime Faure. « Ce ne sont ni des religieuses hospitalières ni des sœurs engagées dans le secteur de l’éducation. Elles vont là où chacune se sent appelée. » Entre le Rwanda et Granby en passant par Montréal, elles appliquent simplement la devise de leur congrégation : « Aider à tout bien, quel qu’il soit. »

« Mais ce n’est surtout pas une biographie, précise le documentariste. Peu importe qui je regarde, ce qui m’intéressait, c’était de chercher les nuances du groupe, leur rapport à la solitude et à la mort. » Quand l’une d’entre elles confesse simplement « ne pas avoir envie d’arrêter de respirer », nous sommes moins devant une femme de foi que devant une femme à part entière, exprimant ses doutes et ses angoisses, ceux propres à toute condition humaine.

Selon elles, « les solidarités ne meurent pas », et on les croit sur parole lorsqu’elles claironnent la devise officieuse de leur communauté : « On n’est pas des auxiliaires tristes ! »

 
Ainsi soient-elles
★★★ 1/2
Documentaire de Maxime Faure. Canada–France, 2019, 75 minutes. En salle le 11 juin et en ligne le 25 juin.
 

« Personne n’est éternel », affirme Suzanne Loiselle, une des figures charismatiques du premier long métrage documentaire de Maxime Faure. Militante jusqu’au bout des doigts, même à l’heure des repas, cette femme symbolise la grandeur et la fragilité de ce regroupement de religieuses sur le point de disparaître. Mais pas dans l’oubli, grâce à la tendresse émerveillée d’un cinéaste qui aligne, comme des perles à un collier, des instantanés d’une vie de dévotion, de gestes simples, et aussi de coups d’éclat. Entre ces moments dérobés à leur routine au crépuscule de leur vie, quelques extraits d’archives pour les découvrir dans la force de l’âge et au coeur de leurs combats (par exemple lors de la marche Du pain et des roses, en 1995), et des échanges à bâtons rompus sur la gestion du quotidien, elles se révèlent comme autant d’héroïnes sans ego démesuré. Dans une succession de morceaux choisis à la banalité apparente et ponctués de quelques plages musicales laissant vite place au silence, ces religieuses expriment leur foi en Dieu ainsi qu’en l’avenir d’un Québec progressiste et social-démocrate. Ce film nous rappelle qu’elles ont grandement contribué à cette ambition.


Ainsi soient-elles

★★★ 1/2

Documentaire de Maxime Faure. Canada–France, 2019, 75 minutes. En salle le 11 juin et en ligne le 25 juin.