«The Amusement Park», le film perdu et retrouvé de Romero

Lincoln Maazel dans le film «Amusement Park» sur la maltraitance envers les aînés
Photo: Shudder Lincoln Maazel dans le film «Amusement Park» sur la maltraitance envers les aînés

S’il est un drame pour les cinéphiles épris d’histoire du cinéma, c’est la certitude qu’une foule de films dits « perdus » le sont à tout jamais. Il n’est pas question ici d’une version longue devenue introuvable après avoir été charcutée, mais bien d’un film entier disparu ou oublié. Pour la seule époque du muet, les titres sont légion. Les exemples plus récents concernant des films de cinéastes établis sont en revanche assez rares.

The Amusement Park, de George A. Romero, constitue l’un de ces cas d’espèce. Réalisé en 1973, le film fut enterré sitôt terminé. Cela, jusqu’en 2017, lorsqu’une copie 16 mm refit surface. Veuve du réalisateur et présidente de la Fondation George A. Romero, Suzanne Desrocher-Romero revient sur ce film dont pratiquement personne ne connaissait l’existence et qui arrive sur Shudder le 8 juin.

« Tout a commencé par une rétrospective que le Festival de Turin a consacrée à George, en 2017. La programmatrice, Giulia D’Agnolo Vallan, est une amie, et c’est elle qui avait en sa possession cette copie qu’elle a décidé d’inclure dans la rétrospective. Il faut savoir qu’elle a écrit un ouvrage sur le cinéma de George et fait beaucoup de recherches », explique Suzanne Desrocher-Romero, jointe à Toronto, où George A. Romero, cinéaste américain ayant surtout travaillé dans son fief de Pittsburgh, a passé avec elle les dernières années de sa vie.

Photo: Shudder

Le réalisateur George A. Romero

« Jusque-là, je n’avais pour ma part jamais entendu parler de ce film. George ne m’en avait jamais rien dit. »

Giulia D’Agnolo Vallan leur fit donc parvenir The Amusement Park. « Nous l’avons regardé ensemble, George et moi. C’était cinq semaines avant sa mort. Je m’en souviens, j’ai été très ébranlée par ce que j’ai vu — je l’entends d’une manière positive. C’est un film dérangeant. Je n’en revenais pas que George ne l’ait jamais mentionné. Lui, il considérait que c’était sans réelle valeur, à cause des origines du projet. »

« J’ai reconnu son style »

Il s’agissait à la base d’une commande d’un organisme religieux, la Société luthérienne. Celle-ci confia à George A. Romero le mandat de tourner un film éducatif sur la maltraitance envers les aînés. Sur fond de parc d’attractions bondé, on suit un vieil homme plongé en plein cauchemar : de la bousculade désinvolte à l’agression armée en passant par une kyrielle d’humiliations, le calvaire du protagoniste va croissant.

Or, la Société luthérienne fut si choquée par ce qu’elle vit qu’elle refusa que le film soit montré. À ce propos, il est toutefois permis de se demander à quoi le client s’attendait en embauchant l’auteur du film phénomène La nuit des morts-vivants, (Night of the Living Dead), paru en 1968 mais dont le choc était encore frais dans les mémoires. Il est vrai qu’après cet énorme succès, Romero s’était tourné vers des projets atypiques (There’s Always Vanilla, 1971 ; The Season of the Witch, 1973), avant de revenir à l’horreur (The Crazies, 1973, aussi connu sous le nom de Cosmos 859).

« Le fait que c’était un film éducatif [public service movie] a joué dans l’opinion que George avait du film, je pense. C’est la seule commande qu’il ait jamais acceptée au cours de sa carrière. Ses projets, il les a toujours élaborés et, pour la majorité, produits lui-même. Mais quoi qu’il en ait dit en cette occasion, moi, je l’ai reconnu dans ce film, j’ai reconnu son cinéma, sa manière de raconter. Le type de plans et de coupes… Non seulement j’ai reconnu son style, mais je pouvais entrevoir ses futurs films. »

Nous l’avons regardé ensemble, George et moi. C’était cinq semaines avant sa mort. [...] C’est un film dérangeant. Je n’en revenais pas que George ne l’ait jamais mentionné. Lui, il considérait que c’était sans réelle valeur, à cause des origines du projet.

De fait, The Amusement Park s’inscrit parfaitement dans l’œuvre de George A. Romero, vocation éducative ou pas. Certes, on n’est pas dans les trucages gore ou dans l’hyperréalisme de ses films de morts-vivants : l’horreur, ici, est plus psychologique et émane d’un contexte banal contaminé par un surréalisme inquiétant (une certaine pièce blanche annonce un des sketchs du subséquent Histoires à mourir debout [Creepshow, 1982]).

Le dénominateur commun tient à la présence d’un commentaire social, oui, mordant.

« C’est tout à fait exact. Dans ses films de zombies, mais pas uniquement, George utilisait volontiers la métaphore aux fins de commentaire social. Sauf qu’il ne se prenait pas au sérieux, et il était trop humble pour se vanter de cet aspect de son travail. »

L’homme monstre

À cet égard, Suzanne Desrocher-Romero se réjouit que la valeur cinématographique de l’œuvre du défunt cinéaste ait été revue à la hausse de son vivant.

« En 1968, il a créé ce film phare [La nuit des morts-vivants] qui était alors du jamais vu. C’était un film de monstres, mais de monstres d’apparence humaine. Même que, dans le film, ultimement, ce ne sont pas les zombies qui sont les plus monstrueux, mais les hommes eux-mêmes. C’est récurrent dans le cinéma de George, cette idée de l’homme comme monstre, et elle est certainement en évidence dans The Amusement Park : le commentaire social est là, et il résonne encore plus fort de nos jours qu’à l’époque. J’entends par là qu’avec la pandémie, on a pu se rendre compte à quel point on ne prend pas soin de nos aînés et à quel point ils sont nombreux à vivre dans des conditions abominables. C’est tout le propos du film. »

Selon Suzanne Desrocher-Romero, il y a une dimension viscérale à The Amusement Park, une « laideur » également, mais qui est au service du sujet. C’est tout à fait vrai.

Pour mémoire, cette sortie survient dans une période faste pour le cinéma de George A. Romero. Après que ses titres plus singuliers du début des années 1970 déjà évoqués ont récemment été restaurés, à l’instar de son autre chef-d’œuvre zombie, L’aube des morts (Dawn of the Dead, 1978), voici que son film culte Martin (1978), où un jeune marginal se prend pour un vampire, achève de l’être.

« Le cinéma de George est important, et il est plus diversifié qu’on veut parfois le croire. » The Amusement Park en constitue un rappel aussi perturbant qu’éloquent.

Le film The Amusement Park est offert sur Shudder dès le 8 juin.

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