Le mirage de l'objectivité

La cinéaste américaine d'origine égyptienne Jehane Noujaim se plaît à filmer les déconfitures, même si certaines sont plus dramatiques que d'autres. Après la désillusion de deux jeunes ambitieux devant les mirages économiques d'Internet dans Startup.com, elle scrute la fragilité d'une notion qui vole souvent en éclats en temps de guerre: l'objectivité journalistique.

Aux yeux de l'administration Bush, al-Jazira, la chaîne privée d'information par satellite, en est totalement dépourvue, simple relais des frasques et des menaces d'Oussama ben Laden, outil de propagande bernant 40 millions de téléspectateurs arabes. Dans Control Room, Jehane Noujaim affiche plus de réserve et, pendant la guerre en Irak au printemps 2003, elle a observé le travail effectué à Doha, au Qatar, là où sont situés leurs bureaux et leurs studios, ainsi qu'au Centre des médias de la coalition, installé en plein désert à

700 km de distance de Bagdad. C'est dans cet étrange bunker que les journalistes du monde entier recevaient au compte-gouttes l'information des forces militaires.

Tandis que Donald Rumsfeld, à trois reprises dans le film, s'indigne devant les mensonges et les images d'horreur diffusés par al-Jazira — avec des déclarations semblables, le nez de Pinocchio aurait déjà fait le tour de la terre... —, la cinéaste côtoie quotidiennement des journalistes et des producteurs qui se questionnent sans cesse sur la pratique de leur métier dans un contexte aussi surréaliste. Et comme pour s'assurer d'un juste équilibre des points de vue, elle laisse autant la parole au lieutenant Josh Rushing, chargé de répandre la bonne nouvelle de l'armée américaine, qu'à Samir Khader, un producteur d'al-Jazira dont le cynisme pourrait confondre n'importe quel New-Yorkais blasé, rêvant d'une offre de Fox News, prêt à échanger «the Arab nightmare for the American dream»... Entre les deux, telle la mouche du coche, Hassan Ibrahim, un ancien journaliste de la BBC maintenant à l'emploi de la chaîne arabe, affiche sans honte son patriotisme tout en s'inclinant devant certaines valeurs chères à la société américaine, dont la démocratie. Rappelons aussi, pour la petite histoire, que ce Saoudien fut un camarade de classe d'Oussama ben Laden...

La noblesse d'un métier

Avec discrétion, la cinéaste se met à l'écoute de ces travailleurs de l'information qui ne cachent pas leurs émotions devant les errances de l'ennemi, tout comme celles dans leurs rangs, et se demandent quelle vérité ils doivent servir... Ces contradictions semblent aussi le lot de Rushing, honnête au point de s'interroger sur son indignation sélective selon qu'il s'agisse d'images de cadavres de soldats américains ou d'enfants irakiens. Et lorsque les producteurs de la chaîne entendent les attaques répétées de Rumsfeld, ils répliquent, entre autres, par une analyse assez troublante de la fameuse chute de Bagdad, quand on a déboulonné une statue de Saddam Hussein: Khader, Irakien d'origine, affirme que ces hommes, surgissant de nulle part au milieu d'une place vide, n'avaient pas du tout l'accent irakien tandis qu'une productrice se demande de quel chapeau l'un d'entre eux a pu sortir un vieux drapeau du pays...

Parfois très amusant, tant les pirouettes médiatiques de l'armée et de l'administration américaines ne sont même pas dignes du Cirque du Soleil, Control Room est aussi chargé de grands moments de fébrilité, comparables aux meilleurs films de guerre. La mort — accidentelle? — de trois correspondants d'al-Jazira à Bagdad sous les tirs de la coalition suivie de la consternation générale parmi la confrérie journalistique témoigne d'une solidarité qui transcende la bêtise de la guerre. Sans aucune complaisance, Jehane Noujaim célèbre la noblesse de ce métier tout en montrant que l'objectivité, surtout dans un désert irakien, ressemble parfois à un mirage...