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Un film tiède qu'on aurait voulu hot

Difficile d'imaginer affiche plus prometteuse que celle de cette adaptation cinématographique de La Maison du bout du monde, le premier roman de Michael Cunningham — dont Les Heures, gagnant en 1998 du prix Pulitzer, a déjà été porté à l'écran par Stephen Daldry.

Outre Cunningham, qui a écrit le scénario en solo, la mise en scène est signée Michael Mayer, un wonder-boy de Broadway (Thoroughly Modern Millie, After the Fall) introduit dans la cour du cinéma comme un nouveau Mike Nichols. Ajoutez à cela la bonne volonté des studios Warner (qui inaugurent avec ce film leur nouveau label de films d'auteur), l'audace de la productrice Christine Vachon (Far From Heaven, Boys Don't Cry), la crédibilité d'une actrice exigeante (Sissy Spacek) et le star-power de Colin Farrell, et vous avez réunis devant vous les ingrédients d'un film majeur.

Comment expliquer, dans ce contexte, que A Home at the End of the World soit passé à côté de son petit miracle? Trop d'enthousiasme, trop de bonnes intentions, trop de certitudes, sans doute, ont pesé sur cette chronique — ironiquement «leitmotivée» par la chanson de Laura Nyro Gonna Take A Miracle.

La faute en revient principalement au scénario de Cunningham. L'auteur n'est pas un scénariste et son adaptation s'avère beaucoup trop prudente. En dépit de la distance évidente qu'il a prise vis-à-vis de ses personnages, Cunningham a échoué dans sa tentative de révolutionner dans sa forme ce récit décliné sur trois décennies (des années 60 aux années 80), dans quatre lieux différents (dont Cleveland et New York). Si bien que le film donne l'impression d'un feuilleton où on sentirait les pages se tourner et les chapitres se clore.

Ce qui nous renvoie, pour ceux qui ont lu le roman, à la nostalgie de celui-ci, et à sa construction audacieuse enchevêtrant les voix des quatre principaux personnages afin de mieux suivre la courbe de leur vie et de leurs expériences, tant communes que distinctes. Le résultat s'apparentait à une sorte de chant choral élégant et nuancé.

Moins subtil, Michael Mayer pose sur ses personnages un point de vue de narrateur omniscient, même s'il s'attache plus particulièrement au parcours de Bobby (Erik Smith et Colin Farrell) et de Jonathan (Harris Allan et Dallas Roberts), copains d'école inséparables qui deviendront amants, brièvement, au cours de leur adolescence. Parallèlement, il y a Alice (Spacek), la mère de Jonathan, qui prendra Bobby, orphelin, sous son aile, après que son fils eut quitté le nid familial pour la Grosse Pomme. Enfin, il y a Clare (excellente Robin Wright Penn), colocataire délurée de Jonathan avec qui Bobby, venu partager leur vie, vivra son premier grand amour.

Film sur la famille, sur les différences entre celle avec laquelle on compose et celle qu'on essaie de se composer, A Home at the End of the World renvoie par moments l'écho du volet «années 50» des Heures — avec ses thèmes du malentendu mère-fils et de la maternité désenchantée (domaine défendu avec justesse et sobriété par Sissy Spacek). Hélas, plusieurs moments émouvants, plusieurs scènes calibrées avec soin et interprétées avec brio, se dissolvent dans la trame de cette chronique dépourvue d'un point de vue fort qui en fusionnerait les parties.

On reste perplexe, par ailleurs, devant le traitement apporté à des thèmes un brin datés (la peur du sida qui anime Jonathan, par exemple), justifiables du fait que le récit culmine dans les années 80. Or le directeur artistique ne semble pas avoir été mis au courant de la chose, si bien que, dans la deuxième moitié du film, il faut s'en remettre au choix musical (musclé et pertinent) pour se rappeler l'époque dans laquelle on se trouve.

L'inconfort qui caractérise cette maison du bout du monde (symbole de la famille recomposée) est d'autant plus déplorable que Colin Farrell n'a pas été aussi solide à l'écran depuis Tigerland. Son interprétation d'un Bobby fragile, ambigu, est à marquer d'une pierre blanche dans sa carrière et contraste avec celle, tout d'un bloc, que Dallas Roberts livre tant bien que mal. Robin Wright Penn fait preuve, pour sa part, d'un tempérament de feu rarement exploité jusqu'ici. Dommage qu'il s'exprime dans un film tiède qu'on aurait voulu hot, dans une oeuvre moyenne qui s'annonçait majeure, bref, dans un film dont on aurait souhaité qu'il soit à la hauteur du talent des créateurs qui s'y sont investis. Avec coeur, qui plus est, dans l'espoir, resté vain, que leurs compétences s'additionnent.