Matteo Garrone et l'enchantement pérenne de Pinocchio

Matteo Garrone et Roberto Benigni sur le plateau de tournage de «Pinocchio»
Photo: TVA Films Matteo Garrone et Roberto Benigni sur le plateau de tournage de «Pinocchio»

Geppetto est un vieux menuisier sans le sou. Or, plus que la pauvreté, c’est l’ennui qui le ronge. Aussi décide-t-il de fabriquer un pantin. Est-ce un battement de cœur qu’il entend résonner dans son morceau de bois ? À son grand étonnement, mais fou de joie, Geppetto se retrouve avec un petit garçon de bois, Pinocchio, sur qui il entend veiller comme un père. Seulement voilà, Pinocchio est turbulent et désobéissant, et son nez s’allonge lorsqu’il ment. S’ensuit une foule de tribulations et de périls à l’issue desquels, peut-être, Pinocchio verra exaucé son vœu de devenir un vrai petit garçon.

On connaît par cœur l’histoireimaginée jadis par Carlo Collodi. Vraiment ? Avec son adaptation de Pinocchio (V.F.) où l’enchantement se colore d’accents délicieusement sinistres, Matteo Garrone prouve que non.

« Il y avait longtemps que je voulais réaliser un film qui plairait aux enfants autant qu’aux adultes. Ce qui m’a amené, dans un premier temps, à réaliser Le conte des contes, d’après Pentamerone, de Giambattista Basile. J’étais très content du film, mais je l’avais tourné en anglais, et j’éprouvais toujours le désir d’en faire un similaire, mais avec uniquement des acteurs italiens », confie Matteo Garrone dont ledit Conte des contes, film foisonnant d’imagination, fut dévoilé à Cannes en 2015 après que sa saga mafieuse Gomorra et sa satire de la téléréalité Reality y eussent toutes deux remporté le Grand Prix.

L’idée d’adapter ensuite Les aventures de Pinocchio s’imposa en l’occurrence un peu d’elle-même. Et pour cause : non seulement cette histoire hante l’imaginaire du cinéaste italien depuis l’enfance, mais elle est de surcroît associée à certains de ses souvenirs les plus chers.

Personne mieux que lui ne sait jouer l’humour et le drame simultanément. Mais en plus, Roberto vient lui-même de Toscane, d’une famille très pauvre de paysans. Il a une compréhension profonde du milieu dépeint par Collodi. Il m’a été d’une grande aide, pendant le tournage ; un conseiller, un confident.

 

« Ce récit m’habite depuis que j’ai cinq ans. J’ai conçu mon premier story-board de cinéma à six ans, et c’était une scène de Pinocchio : ce croquis est encadré sur mon bureau et m’est très précieux. Au fond, j’ai mis 45 ans à faire ce film. Sauf que l’histoire que je connaissais était une version personnalisée que ma mère me racontait. Après Le conte des contes, j’ai lu le roman de Collodi pour la première fois, et j’y ai découvert une foule d’éléments inattendus. »

Matteo Garrone constata alors à quel point l’histoire originale avait été transformée et édulcorée, au fil du temps et des versions.

« Pour ma part, je tenais à être fidèle au roman et à ses origines. Ce qui incluait retourner en Toscane, berceau du récit, et faire des recherches à partir des premières illustrations de [Enrico] Mazzanti. J’ai aussi effectué des recherches sur la vie en Italie à la fin du XIXe siècle. »

Réalisme et merveilleux

L’un des aspects les plus saisissants — et réussis — du film, tient au mélange improbable mais harmonieux de réalisme social et de merveilleux. En théorie, l’un et l’autre sont pourtant antithétiques.

« Je savais que cet équilibre serait difficile à atteindre et maintenir, mais je tenais à ce que cohabitent ces dimensions fantastique et réaliste : là encore, c’est dans le roman. Vous savez, j’étais peintre avant d’être cinéaste. Et lorsque je lis un tel chef-d’œuvre, si évocateur en termes d’imagerie, je ne peux résister à la volonté en faire un film. »

Un film qui, en dépit de la nature fantastique du sujet, repose assez peu sur des effets spéciaux numériques. « J’aime privilégier une approche artisanale, autant que possible : des trucages réalisés à la caméra et des effets spéciaux physiques, plutôt que numériques. Il y a des deux dans le film, mais ils sont en majorité physiques. La combinaison du numérique et du physique est idéale : ça me fait y croire davantage. Et si moi j’y crois davantage, il risque d’en aller de même pour le public. Pinocchio repose encore plus sur des trucages à la caméra que Le conte des contes. À commencer par Pinocchio lui-même, puisque j’ai décidé de le créer avec des prothèses et du maquillage — le pauvre Federico [Ielapi] devait passer des heures au maquillage chaque jour. À 8 ans, il était discipliné, patient et déterminé : tout le contraire de son personnage ! »

Le tout jeune acteur compose un très attachant Pinocchio, et il est entouré d’une distribution d’excellents acteurs italiens (à laquelle s’ajoute la Française Marine Vacht, en fée bleue).

La filière Benigni

Du lot, c’est bien sûr Roberto Benigni qui ressort dans le rôle de Geppetto. Loin d’être une astuce promotionnelle, dans la mesure où Benigni réalisa lui-même un Pinocchio en 2002, il s’agit là d’un choix inspiré.

« Pour être honnête, ça découle d’une étrange coïncidence, et c’est une longue histoire… Je vous raconte ? »

Et comment !

« Avant de faire Pinocchio, j’ai fait le drame criminel Dogman. C’était un vieux projet pour lequel j’avais écrit plusieurs scénarios au fil des ans. À l’époque, j’avais envoyé ma première version à Roberto, dans l’espoir qu’il tienne le rôle principal. Il a décliné, à raison, car c’était alors mauvais. Des années plus tard, quand Marcello Fonte a gagné le prix d’interprétation à Cannes pour Dogman, c’est Roberto qui le lui a remis ! On s’est ensuite revus à Rome, pour un souper. J’étais déjà à pied d’œuvre sur Pinocchio ; en fait, j’ai réalisé Dogman pendant une pause, en attendant que mon magicien des effets spéciaux soit disponible. »

Et donc, tout naturellement, Matteo Garrone parla de son Pinocchio à Roberto Benigni…

« Soudain, Nicoletta [Braschi], son épouse, a lancé que Roberto serait parfait pour Geppetto. J’ai dit oui, en riant, convaincu qu’il ne voudrait rien savoir, mais Roberto m’a dit qu’il y penserait. C’est qu’il y a plusieurs années, Roberto devait jouer Geppetto dans un film de Francis Ford Coppola. Il s’est rendu aux États-Unis, a signé le contrat, mais le projet est tombé à l’eau. »

Avalé par le poisson géant du roman, comme les personnages ? Quoi qu’il en soit, Benigni rappela Garrone la semaine suivante pour lui dire… qu’il réfléchissait toujours.

« Nous sommes retournés manger, mais cette fois, je lui ai montré des esquisses que j’avais conçues où il apparaissait avec moins de cheveux, de la barbe — comme il est dans le film. Ému, il s’est exclamé : “Mais c’est mon grand-père !” Et il a dit oui. »

De l’avis du cinéaste, les talents d’acteur de Roberto Benigni ne constituent pas la seule explication au fait qu’il s’avère un fabuleux Geppetto. « Personne mieux que lui ne sait jouer l’humour et le drame simultanément. Mais en plus, Roberto vient lui-même de Toscane, d’une famille très pauvre de paysans. Il a une compréhension profonde du milieu dépeint par Collodi. Il m’a été d’une grande aide, pendant le tournage ; un conseiller, un confident… »

Intemporel et universel

On le sait, le conte de Collodi a été adapté des kyrielles de fois et le sera encore — cette année paraîtra sur Netflix le long métrage d’animation en volume de Guillermo Del Toro, et Disney, derrière le classique dessin animé gentillet, a confirmé que Robert Zemeckis se collerait à une version en prise de vues réelles prévue pour 2022. Comment expliquer cet intérêt pérenne ?

« C’est une histoire qui parle de nous, tout simplement. Je pense que Pinocchio, comme la plupart des contes de fées, est intemporel. Pour moi, c’était comme faire un film à propos d’aujourd’hui. Dans une certaine mesure, le roman et mon film montrent aux enfants que le monde peut être un lieu dangereux et cruel. Sachant cela, il est important d’être attentif aux gens qui nous entourent. C’est un récit trépidant, moderne et universel, et jamais pontifiant. C’est une œuvre visionnaire », conclut Matteo Garrone.

Le film Pinocchio sort en salle le 11 juin.

 



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