«Souterrain»: son ami Max

Lors d’un exercice de sauvetage, Maxime (Joakim Robillard, incandescent sous des allures débonnaires) affiche d’emblée son tempérament impétueux, formule polie pour décrire son impatience maladive, bien mauvaise conseillère dans des situations d’urgence.
Photo: Axia Films Lors d’un exercice de sauvetage, Maxime (Joakim Robillard, incandescent sous des allures débonnaires) affiche d’emblée son tempérament impétueux, formule polie pour décrire son impatience maladive, bien mauvaise conseillère dans des situations d’urgence.

En surface, on pourrait affirmer de Souterrain qu’il s’agit d’un film sur le travail harassant et dangereux des mineurs en Abitibi, une œuvre à la fois humaniste et « claustrophobique » scrutant à la lampe torche ce quotidien tout en sueur et en ténèbres.

Cette volonté est manifeste dans la démarche de Sophie Dupuis (Chien de garde), qui affiche ici une connaissance quasi anthropologique de cet univers largement masculin, et grandement méconnu. En saurons-nous beaucoup plus au bout de cette trajectoire chargée d’émotions fortes, de silences embarrassés et d’une apothéose poignante au rythme haletant ? Somme toute très peu, et tant mieux.

Ici et là, grâce à la caméra fouineuse de Mathieu Laverdière — se tenant au plus près des personnages, souvent collé derrière leur nuque, comme pour les surprendre dans leur élan —, Sophie Dupuis parsème le récit de moments instructifs sur les exigences du métier. Mais ils servent surtout à installer les germes d’un drame à venir, et dont le spectateur soupçonne déjà l’ampleur dès les toutes premières minutes. Par exemple, lors d’un exercice de sauvetage, Maxime (Joakim Robillard, incandescent sous des allures débonnaires) affiche d’emblée son tempérament impétueux, formule polie pour décrire son impatience maladive, bien mauvaise conseillère dans des situations d’urgence.

De manière allusive, comme lorsqu’il empoigne un ivressomètre installé dans son camion, on comprend que ce mineur à qui tout semble réussir n’arrive pas à camoufler ses failles. C’est d’ailleurs le propre des personnages masculins de son entourage immédiat, chacun fragilisé dans sa virilité, état de vulnérabilité vécu tel un cancer les broyant lentement. Car la témérité insouciante de Maxime aura eu raison de la dextérité de son ami et compagnon de travail Julien (Théodore Pellerin, une autre sublime collaboration avec Dupuis depuis Chien de garde), maintenant prisonnier d’un corps atrophié. Devant ses limitations, et un labeur infini à s’exprimer, Mario (James Hyndman, quand le mutisme devient vacarme), son père lui aussi mineur, maîtrise mal son désarroi, surtout lorsqu’il croise Maxime, lui dont la vie soi-disant parfaite constitue une gifle permanente.

S’il y a quelque chose de profondémentsouterrain dans ce drame remarquable, ce sont les frustrations et les colères refoulées de ces êtres à la maturité variable, et à la paternité passablement amochée. Car ce qui unit les deux amis et le père de Julien, au-delà de la culpabilité autour d’un accident dont on saura finalement peu de choses, c’est la difficulté d’assumer ce rôle en dehors des clichés. Car entre les handicaps de Julien, l’impuissance de Mario devant celle de son fils et l’incompréhension quasi malveillante de Maxime à voir sa copine lutter contre son propre corps pour devenir mère, chacun bataille à coups de phrases maladroites, de sursauts d’intolérance, au point de mettre la vie des autres en danger.

Alfred Hitchcock affirmait qu’il était essentiel qu’un personnage meure en adéquation avec son environnement, par exemple sous la neige en haute montagne. Sophie Dupuis a bien retenu la leçon, profitant de cet espace singulier aux allures lunaires et postapocalyptiques pour immoler un des siens dans un geste spectaculaire, mais décrit sans aucune surenchère. La tragédie finale se lit surtout sur les visages meurtris et la musique aussi angoissante que minimaliste signée Patrice Dubuc et Gaëtan Gravel.

Autant par sa virtuosité technique que le caractère inusité de ses univers, Sophie Dupuis a vite su s’imposer dans le paysage cinématographique. Et ce qui émerveillait dans Chien de garde brille de tous ses feux dans Souterrain : une maîtrise irréprochable de la direction d’acteurs, sans hiérarchie quant à l’importance du temps à l’écran. Ainsi, les apparitions furtives de Chantal Fontaine en mère éplorée, de Catherine Trudeau en cheffe de troupe zélée, ou de Guillaume Cyr dont les larmes disent l’amplitude de la catastrophe, tous témoignent de la délicatesse de la cinéaste et de sa façon unique de bien calibrer l’émotion.

Dans Souterrain, Sophie Dupuis a brillamment plongé dans deux mondes à la fois : celui des puits de forage, périlleux à bien des égards, et celui des hommes étouffés dans des conceptions parfois étriquées de la masculinité. Le second est encore plus vertigineux.

 

Souterrain

★★★★

Drame de Sophie Dupuis. Avec Joakim Robillard, Théodore Pellerin, James Hyndman, Guillaume Cyr. Québec, 2020, 97 minutes. En salle.