Tournages à Montréal - Disette après la manne

Les comédiens Lucie Laurier et Roy Dupuis se donnent la réplique dans C’est pas moi... c’est l’autre!, un film québécois coproduit avec la France et le Royaume-Uni, actuellement en tournage à Montréal. Pendant que les Américains désertent M
Photo: Jacques Grenier Les comédiens Lucie Laurier et Roy Dupuis se donnent la réplique dans C’est pas moi... c’est l’autre!, un film québécois coproduit avec la France et le Royaume-Uni, actuellement en tournage à Montréal. Pendant que les Américains désertent M

Certains artisans du cinéma montréalais crient famine... après avoir mangé le ventre plein pendant plusieurs années fastes. D'autres se réorientent ou profitent d'un été calme en attendant la reprise. Mais si les tournages américains boudent Montréal, les productions québécoises demeurent. Échographie d'une crise qui n'en est pas une pour tout le monde.

Depuis le début de l'année, l'industrie cinématographique de Montréal bat de l'aile. Le problème? Les productions hollywoodiennes, une manne de 400 millions de dollars en investissements, boudent la métropole québécoise. Sur la ligne de front de ce désert cinématographique estival, les artisans du milieu, dont souvent la moitié, voire les trois quarts, de la masse salariale provient de ces mégaproductions.

«Cette année, c'est catastrophique, estime la scripte Catherine Veaux-Logeat. Normalement, au mois de juillet, je suis appelée presque tous les jours et là, je n'ai rien eu cette semaine. J'ai eu au maximum 25 jours de travail [depuis janvier] pour des publicités et deux courts métrages. Je n'ai même pas atteint la moitié de mon salaire de l'an dernier.»

Ses revenus annuels pouvaient atteindre 60 000 $ dans les années fastes qui se sont succédé quasi sans relâche de 1996 à 2003. «Cette année, je n'ai même pas atteint 10 000 $», note-t-elle. Heureusement, celle qui pratique le métier de scripte depuis dix ans a amorcé un virage vers la réalisation de documentaires il y a deux ans, en quête d'une voie plus créative. «Je suis très contente d'avoir pris cette initiative.» Une réorientation professionnelle que plusieurs de ses collègues envisagent maintenant, compte tenu des fluctuations imprévisibles du marché.

À son arrivée sur le marché du travail en 1994, elles étaient 25 scriptes à se partager les tournages.

Aujourd'hui, elles sont 50. Parallèlement, le syndicat des techniciens du cinéma (STCVQ), qui réunit tous les pigistes, du premier assistant réalisateur au coiffeur, a vu ses rangs gonfler de 800 à 2600 depuis le début des années 90. Signe d'une industrie en pleine croissance jusqu'au point culminant atteint l'an dernier.

Cuvée hollywoodienne exceptionnelle, 2003 a attiré quatre mégaproductions totalisant plus de 350 millions de dollars, dont le lucratif The Day After, au coût de 100 millions. Cet afflux de films américains tournés ici correspondait, «en masse salariale globale des membres, à 87 millions», précise Patrice Houx, président de la STCVQ. En temps normal, les tournages américains rapportent environ 60 millions en salaires d'une année. «Cette année, on pense en rester à 40», évalue-t-il à titre indicatif. «Une seule mégaproduction peut me rapporter de 15 000 $CAN à 25 000 $US», estime Catherine Veaux-Logeat.

Une seule grosse production

Depuis le début de 2004, une seule production américaine de moyenne envergure (35 millions $CAN) a choisi de s'installer à Montréal. Les huit autres oscillent entre cinq et dix millions. Le tournage de The Greatest Game Ever Played de Bill Paxton, qui accapare 184 techniciens à temps plein, a commencé lundi dernier et se poursuivra jusqu'à la fin de septembre. «On a encore espoir d'en obtenir une ou deux autres d'ici la fin de l'année», commente M. Houx. Ce qui suffirait à rétablir un peu l'équilibre.

«Pour moi, il n'y a pas une grande différence, lance pour sa part le caméraman Christian Navenec, qui évolue dans le milieu depuis 1987. À la caméra, on a moins senti une diminution que dans les autres départements. Que la production fasse 100 millions ou un million, on a toujours besoin d'un caméraman, de deux assistants, d'un directeur photo... » Mais il reconnaît ne pas avoir eu l'embarras du choix pour ses tournages cette année, deux seules offres s'étant pointées.

«C'est une année faible, mais pas la pire», souligne M. Houx en référence à la grande famine de 1992, où presque rien n'a été tourné au Québec. Et il faut comprendre que, pendant que les Américains désertent Montréal, le cinéma québécois (ainsi que la pub et les séries télé), qui compte tout de même pour 20 millions en masse salariale, continue de rouler sa bosse. «Si on considère juste la production québécoise, c'est une année correcte, note le président de la STCVQ. Il y a un léger ralentissement, mais rien d'anormal.»

Là où le bât blesse particulièrement, c'est chez les machinistes, les éclairagistes et les décorateurs, que les mégaproductions américaines recrutent par centaines. «J'ai dû rallonger mon hypothèque de 18 000 $», indique pour sa part Marco Vanditto, éclairagiste et jeune père de famille, qui doit compenser sa perte de revenus de quelque 25 %. Ceux qui ont fait des tournages hollywoodiens une spécialité ou surfé sur la vague des dernières bonnes années à coup d'achat de maison et de voiture sont les plus vulnérables. «Mes économies ont fondu», déplore Michel Robichaud, assistant chef peintre, qui n'a travaillé qu'un mois en 2004 jusqu'ici. «D'habitude, je travaille six jours sur sept», précise celui qui ne fait que du tournage américain depuis sept ans. N'ayant pas un rythme de vie trop élevé, il profite de la période calme tout en reprenant tranquillement du service du côté des productions québécoises. Mais «quand tu changes ton réseau de contacts, les gens te connaissent moins, alors ils ne t'appellent pas aussi souvent.»

Tous s'entendent aussi pour dire que le contexte de disette actuel favorise une revue à la baisse des salaires. «On accepte tout ce qui passe, alors les producteurs diminuent leurs cachets, rapporte la scripte. J'ai eu trois courts métrages très mal payés.» «C'est dommage parce que ça ne m'est jamais venu à l'esprit d'augmenter mon salaire quand je les dépannais en plein rush d'été où il manquait de personnel... », déplore le caméraman.

À Montréal, les producteurs américains ont préféré Toronto, Vancouver, où ce n'est toutefois pas non plus la manne, et, surtout, les pays d'Europe de l'Est. L'an dernier, la Roumanie a accueilli 11 gros tournages avec ses techniciens à rabais. Pour Cold Mountain, un contingent de 1200 soldats a été mis gratuitement à la disposition du réalisateur Antony Minghella. Au chapitre des explications aussi, les crédits d'impôt élevés qu'offrent désormais de plus petites provinces canadiennes, comme le Manitoba (36 %), par rapport au Québec (11 %).

D'autres facteurs

On pourrait rajouter d'autres facteurs incidents. La nouvelle loi sur le statut de l'artiste ne reconnaît qu'une association (APFTQ) pour représenter les producteurs tournant au Québec, ce qui enlève aux producteurs américains le pouvoir de négocier les conditions de travail directement avec le syndicat. Mais des discussions sont en cours pour leur restituer ce droit. «On n'a plus qu'une maison de location d'équipement, relève aussi le caméraman Christian Navenec. Les Américains n'aiment pas ça quand ils ne peuvent pas demander deux cotations [estimés des coûts de location].»

Quant aux solutions, «la mise en place d'un organisme de promotion et de développement au Québec» ainsi qu'une «représentation sur une base régulière» à Los Angeles semblent incontournables, d'après Daniel Bissonnette, le patron du Bureau du cinéma de Montréal. Des avenues qui feront très certainement l'objet de discussions à l'occasion d'un forum de l'industrie prévu en novembre.

En attendant des lendemains meilleurs, Catherine Veaux-Logeat s'attelle à la réalisation de ses prochains documentaires, Marco Vanditto fait plus de pub, Christian Navenec demeure fidèle aux tournages québécois — «bien plus agréables» — et Michel Robichaud continue d'aller prendre son café dans le Mile-End. Le succès est fragile et éphémère, doit-on le rappeler?