Cinéma - Les valeurs du Village

Seul son nom suffit maintenant à susciter la curiosité, à faire l'événement: M. Night Shyamalan est devenu l'emblème de son univers, n'ayant plus besoin de s'embarrasser de stars comme Bruce Willis (The Sixth Sense, Unbreakable) ou Mel Gibson (Signs), préférant l'intensité d'un William Hurt ou la force tranquille d'un Brendan Gleeson. Il sait manier avec dextérité les codes du cinéma fantastique, mais avec une approche qui a de quoi ravir les adeptes de la simplicité volontaire: «less is more» semble être son credo cinématographique et surtout visuel.

Dans The Village, Shyamalan poursuit ses brouillages narratifs menant sur des chemins insoupçonnés, quoique l'homme fut plus habile par le passé pour nous berner non pas à mi-chemin du récit, mais bien jusqu'à la toute fin. Peu importe que le cinéaste ait quelque peu perdu la main, ce que ses admirateurs les plus zélés ne lui pardonneront pas, il demeure un formidable créateur d'atmosphères étranges, soutenu ici par les images à la beauté glaciale de Roger Deakins, un fidèle des frères Coen, et une partition musicale hypnotisante, quasiment un personnage en soi, de James Newton Howard.

Comme s'il s'agissait d'une affaire d'État ou d'un possible crime contre l'humanité, le distributeur incite fortement la critique à la discrétion sur les principales révélations du film, détails parfois cruciaux dévoilant surtout la nature fragile des fondements de l'intrigue. Ceux par contre qui cimentent ce petit village perdu dans une forêt de Pennsylvanie du XIXe siècle — une pierre tombale indique 1897 — semblent solides, immuables, reposant sur des traditions ancestrales, alimentées par un isolement complet du reste du monde.

Cette réclusion forcée, les habitants du village s'en accommodent, vivant dans la crainte que des monstres, bien cachés dans la forêt, ne s'aventurent dans la vallée où ces paysans ont élu domicile. Des événements dramatiques vont inciter le jeune Lucius Hunt (Joaquin Phoenix, taciturne et intense) à vouloir tenter ce que plusieurs n'ont jamais oser: franchir la forêt, défier ces bêtes sanguinaires pour atteindre ce monde qu'ils ne voient jamais. Les «sages» du village, dont le professeur Edward Walker (William Hurt), ainsi que sa mère, Alice Hunt (Sigourney Weaver), vont s'y opposer. L'obsession de Lucius n'est pas partagée par celle qui l'aime depuis toujours, Ivy (Bryce Dallas Howard, la fille du cinéaste Ron Howard et la révélation du film), aveugle mais la plus clairvoyante de tous, ainsi que Noah (Adrien Brody), l'idiot des environs, qui possède plus qu'une fonction décorative dans cette histoire.

Une fois encore, Shyamalan instaure un climat de peur en usant d'effets somme toute banals: une musique angoissante, des gros plans sur des visages affolés, une bande sonore chargée de bruits indéfinissables qui surgissent à tout moment. Comme les extraterrestres de Signs, qu'il fallait s'efforcer de deviner ou de distinguer dans le noir, les monstres de The Village ne semblent exister que hors du cadre de l'image ou en gros plan, question de mieux nous mystifier.

Et la mystification est bien sûr au coeur de toute cette entreprise visuellement splendide, portée par des acteurs qui, contrairement à Gibson dans Signs, apportent leur talent ainsi qu'une émotivité à fleur de peau, et non leurs convictions religieuses simplistes. Mais la stratégie déployée par le cinéaste à mi-parcours a des airs de déjà vu (depuis The Sixth Sense, le spectateur flaire à chaque plan l'indice déposé ça et là, tel un caillou du petit poucet) pour ensuite s'éventrer au point de nous forcer à soupeser la part d'invraisemblance... et d'absurdité. Or, au-delà de ses qualités formelles, The Village montre maintenant les limites des tours de magie de Shyamalan, encore capable d'enrober ses numéros d'illusionniste d'un parfum de mystère que l'on se plaît à humer malgré tout.