«Hors normes»: de coeur et de conviction

Plusieurs vrais jeunes autistes et référents apparaissent dans le film,  qui navigue entre fiction  et docufiction, dans une approche renforcée  par une caméra à l’épaule  à l’affût et  une esthétique sans fard.
MK2 Mile End Plusieurs vrais jeunes autistes et référents apparaissent dans le film, qui navigue entre fiction et docufiction, dans une approche renforcée par une caméra à l’épaule à l’affût et une esthétique sans fard.

Bruno dirige depuis plusieurs années l’organisme La voix des justes, qui vient en aide à des enfants et des adolescents autistes laissés pour compte par un système de santé débordé. Seulement voilà, même si Bruno travaille main dans la main avec certains hôpitaux, il œuvre sous le radar du ministère, qui vient de lui coller deux inspecteurs sur le dos. Ami et collègue, Malik gère pour sa part L’escale, qui poursuit un but similaire, à cela près qu’il recrute des jeunes en difficulté en vue d’en faire des « référents ». Inspiré par le travail de deux organismes bien réels, le film Hors normes voit les réalisateurs Olivier Nakache et Éric Toledano rebrasser des thèmes et motifs qui leur sont chers.

Pour mémoire, on doit au tandem le mégasuccès Intouchables, d’après une histoire vraie et mettant en scène un duo aussi improbable qu’attachant formé par Omar Sy, en ex-détenu reconverti en aide-soignant, et François Cluzet, en tétraplégique riche et cultivé. Autres réussites : Samba, où Sy, encore, incarne un sans-papiers sénégalais, et Le sens de la fête, film choral avec entre autres Jean-Pierre Bacri et Suzanne Clément, campé dans le milieu des organisateurs de mariages.

Comme dans ces films, le ton dans Hors normes fluctue entre comédie et drame. Selon les situations, l’un ou l’autre a l’ascendant sans toutefois que l’on éprouve quelque impression de déséquilibre que ce soit. Sur ce plan, Nakache et Toledano sont devenus des virtuoses, ainsi peut-on rire de bon cœur une seconde puis avoir le cœur serré la suivante.

Le film a en outre été fait avec un grand souci de respect envers le sujet. De fait, les deux organismes fictifs du film ont pour modèle Le silence des justes et Relais Île-de-France, qui ont participé à la conception. Les coauteurs étaient pour le compte familiers de longue date avec le premier organisme, même qu’un membre de la famille de Toledano a bénéficié du soutien du Silence des justes. D’ailleurs, le personnage de Vincent Cassel est en bonne partie basé sur son fondateur, Stéphane Benhamou.

Qui plus est, plusieurs vrais jeunes autistes (dont Benjamin Lesieur, nommé au César du meilleur espoir masculin) et référents apparaissent dans le film, qui navigue entre fiction et docufiction, dans une approche renforcée par une caméra à l’épaule à l’affût et une esthétique sans fard.

Mouvement harmonieux

Comme ils l’ont démontré avec Le sens de la fête, Olivier Nakache et Éric Toledano n’ont aucune peine à régler harmonieusement un vaste mouvement narratif, de telle sorte que Hors normes n’est jamais brouillon dans ses sous-intrigues ou surpeuplé dans son foisonnement de personnages secondaires et tertiaires.

Rien ne semble forcé ou appuyé, y compris le message, à savoir que des organismes comme ceux dépeints, si imparfaits soient-ils, viennent combler un besoin criant. Sur ce point, les cinéastes utilisent habilement les deux inspecteurs à qui les différents intervenants témoignent de leurs réalités respectives : justifiés et dès lors naturels, ces passages permettent au film d’éviter le didactisme.

L’une des scènes les plus puissantes survient lors d’un de ces échanges, alors qu’une mère s’occupant seule de son fils autiste adulte (fabuleuse Hélène Vincent) résume avec peu de mots mais force éloquence son parcours de combattante, notant comment le regard des gens se transforme lorsque les enfants autistes grandissent.

Après que les deux fonctionnaires eurent précisé que La voix des justes n’est reconnu par aucun « autorisation ou agrément officiels », elle assène : « Pour moi, je vais vous dire : le monde se divise en deux. Y a ceux qui ne vous regardent plus et qui ne vous écoutent plus, et puis y a les autres, et croyez-moi, ceux-là, ils ne sont pas nombreux. Alors moi, vous savez, “l’agrément”… »

Touchants et crédibles

À nouveau, les réalisateurs content un récit où l’on vient à bout d’une forme ou d’une autre d’isolement social tout en faisant de la diversité une composante intrinsèque. Noirs, blancs, musulmans, juifs hassidiques : le tissu social respire l’authenticité.

On mentionnait Vincent Cassel (La haine, Sur mes lèvres) : il est fort touchant, et crédible, dans une partition certes noble, mais pas sanctifiante cependant. Idem pour le toujours formidable Reda Kateb (Un prophète, Hippocrate). Ici toutefois, il ne s’agit pas d’un autre « duo improbable », au contraire : on est d’emblée dans un objectif commun. Preuve que Nakache et Toledano peuvent rester égaux à eux-mêmes sans se répéter pour autant.

 

Hors normes

★★★★

Comédie dramatique d’Olivier Nakache et Éric Toledano. Avec Vincent Cassel, Reda Kateb, Hélène Vincent, Catherine Mouchet. France, 2020, minutes. En salle.



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