Cinéma - L'auberge espagnole

Si Alfred Hitchcock était né sous le soleil d'Espagne plutôt que dans les brumes londoniennes, qu'il avait tronqué les complets sévères pour les costumes extravagants, semblables à ceux de Pedro Almodovar, il aurait peut-être jeté son dévolu sur une actrice telle que Carmen Maura pour la suspendre du haut d'un édifice de Madrid. Dans Mes chers voisins, les sources d'inspiration du jeune cinéaste espagnol Alex de la Iglesia sont si nombreuses que de s'amuser à en faire l'inventaire apparaît inhérent à sa démarche cinématographique.

Quant aux locataires de l'immeuble où se situe l'essentiel du récit, ceux-ci auraient très bien pu sortir de l'imagination de Jeunet et Caro (Delicatessen) ou de celle du Roman Polanski des années 70; on se demande même si le bébé de Rosemary n'aurait pas grandi parmi eux. En fait, on pourrait les confondre avec la nuée de cafards qui s'échappe du plafond de l'appartement que Julia Garcia (Carmen Maura) cherche désespérément à vendre, agente en immobilier qui ne vogue pas de succès en succès. Mais cette brèche sur l'inconnu va d'abord plonger cette femme insatisfaite, en amour comme en affaires, dans l'euphorie pour rapidement la précipiter en plein cauchemar.

Celui-ci apparaît déjà bien installé dans le logement délabré et encombré d'ordures d'un vieillard décédé, sans doute oublié de tous, et dont le cadavre est en état de décomposition avancée. Julia réussit à dénicher le gros magot que le locataire a caché pendant des années, objet de convoitise de tous les habitants de l'immeuble. On ne fait d'abord que la soupçonner mais comme la femme n'a rien d'une cambrioleuse professionnelle, la résistance s'organise. De la vieille mémé acariâtre au jeune esprit dérangé qui se prend pour Darth Vader de Star Wars (et se masturbe en songeant à la Force...) en passant par le macho cubain, cette petite communauté se serre les coudes et ne recule devant aucune vacherie pour forcer Julia à rendre l'argent. Aussi déterminée que Cary Grant dans North by Northwest, l'aventurière d'occasion n'a pas l'intention de se laisser prendre dans leurs filets.

Mes chers voisins possède toutes les caractéristiques d'une grouillante auberge espagnole, galerie de personnages excentriques et de situations rocambolesques (comme chez Hitchcock, on met bien du temps à tuer ses adversaires) délimitée par l'immensité de cet édifice où se superposent appartements cossus, coins sordides, ascenseurs déglingués et un toit destiné à une poursuite finale aussi absurde qu'enlevante. On ne saurait d'ailleurs dire si cet espace à la fois vaste et étouffant ressemble à un hôpital psychiatrique, une prison à haute sécurité ou un repaire de vampires.

Mais c'est surtout à un feu d'artifices d'effets de style et de clins d'oeil que nous convie Alex de la Iglesia. On y décèle parfois, camouflé entre deux pastiches, une critique sociale du pouvoir de l'argent sur les rapports humains, un regard sur la cupidité des gagne-petit à qui on fait miroiter l'illusion de la richesse, entre autres grâce à la loterie. Pourtant, plus la machine d'Iglesia s'emballe, moins cette vision de choses semble le préoccuper, intéressé surtout à mélanger le grotesque et le macabre, à maculer les murs de sang pour mieux nous effrayer et nous amuser à la fois.

Après des années cantonnées dans des rôles plus sérieux, chez Roger Planchon (Louis, enfant roi) ou Marion Hansel (Sur la terre comme au ciel), Carmen Maura retrouve chez Iglesia une folie semblable à celle de Pedro Almodovar. Après s'être brouillée avec le réalisateur qui a fait d'elle une star, elle semble, avec Mes chers voisins, se réconcilier avec sa part de folie qui lui donne cet éclat dans le regard. Et l'amène à voler sur les toits de Madrid avec l'énergie d'une héroïne hitchcockienne.