Cinéma - Politique, conspiration et autres catastrophes

À la fois peu et beaucoup de choses ont changé entre 1962, année de la sortie du film de John Frankenheimer, The Manchurian Candidate, et 2004, celle du remake de Jonathan Demme, année d'élection présidentielle. Présenté à peine quelques jours avant la crise des missiles de Cuba et un an avant l'assassinat du président Kennedy qui, ironie du sort, avait donné un coup de pouce à son ami Frank Sinatra pour accélérer le démarrage de la production, le film de Frankenheimer avait connu un cuisant échec avant de devenir une oeuvre-culte, voire prémonitoire.

Si notre époque a évacué la peur du communisme, elle affiche aujourd'hui une paranoïa similaire face au terrorisme et à la domination des grandes corporations. Ce sont ces vieilles peurs arborant de nouveaux visages que présente Jonathan Demme dans cette mouture moins fantaisiste que l'original (pas de parties de cartes, encore moins de séances d'hypnotisme, ce que l'on regrette parfois) mais tout aussi pertinente dans sa dénonciation de la corruption du pouvoir politique. D'un film à l'autre, la Maison-Blanche n'a rien d'une forteresse et tout d'une passoire où les patrons moulent les sénateurs selon leurs ambitions. Démoniaques, bien sûr.

Le major Bennett Marco (Denzel Washington, reprenant le rôle de Sinatra) est revenu sain et sauf de la guerre du Golfe en 1991, surtout grâce à l'intervention du sergent Raymond Shaw (Liev Schreiber) à la suite d'une sauvage embuscade. Certains n'ont pas survécu et d'autres, comme Marco, sont depuis ce temps en proie à d'étranges cauchemars. La mort suspecte de l'un de ses camarades et la nomination de Shaw comme candidat à la vice-présidence, qu'orchestre très habilement sa mère, la sénatrice Eleanor Prentiss Shaw (Meryl Streep), poussent Marco à renouer avec son ancien compagnon d'armes. Loin d'être convaincu de l'héroïsme de Shaw, il croit plutôt avoir été l'une des victimes d'un effroyable lavage de cerveau, opération qui pourrait être liée aux recherches d'une compagnie, la Manchurian Global, qui finance la campagne de Shaw, avec la bénédiction de sa mère.

Après le ratage de sa relecture de Charade de Stanley Donen (The Truth About Charlie), Jonathan Demme revisite le cinéma des années 60 avec plus d'inspiration, tout en l'ancrant davantage aux préoccupations de notre époque, sans pour autant céder au maniérisme visuel. Même si les scénaristes Daniel Pyne et Dean Georgaris ont fait de Marco le personnage central de cette quête de vérité, plutôt que de s'attarder sur les délires de Shaw ainsi que sa relation incestueuse avec sa mère, le film conserve ce même aura de mystère, que certains assimileront peut-être à une grande confusion.

Il est vrai qu'il faut une bonne dose de concentration pour adhérer à cette proposition aux fils entortillés, parfois futuriste (pénétrer dans les consciences pour contrôler le monde), mais parfois aussi quelque peu ringarde, aux relents, justement, des années 60. À l'heure des opérations chirurgicales au laser, le matériel utilisé dans le film ressemble quasiment à des objets préhistoriques... Mais la complexité des enjeux n'est jamais soumise aux lois du blockbuster, donnant au spectateur le moindrement au fait des turpitudes de la politique américaine bien des parallèles avec les «acteurs» d'un autre film marquant de l'été 2004, Fahrenheit 9/11.

Ce jeu de miroirs ajoute à la curiosité du film, plusieurs se demandant si Meryl Streep s'est inspirée de Barbara Bush (avec son collier de perles et un amour immodéré pour un fils sans envergure appelé à devenir peut-être président...) ou d'Hilary Clinton (pour la froideur et les sourires forcés). Peu importe, elle domine une distribution par ailleurs remarquable, où Liev Schreiber s'impose comme une révélation. Quant à Denzel Washington qui, dans une autre vie, devait être curé ou gardien de sécurité, il affiche cet air imperturbable devenu sa marque de commerce. Mais ce n'est pas pour lui qu'il faut voir The Manchurian Candidate.