Film sous influences

Pierre-Antoine Lasnier et Martin Desgagné dans une scène du film La Planque.
Photo: Pierre-Antoine Lasnier et Martin Desgagné dans une scène du film La Planque.

Les possibilités de la caméra numérique permettent aux cinéastes en manque de moyens de s'exprimer sans pour autant y engloutir toutes leurs économies. La nécessité de dire, de filmer, peut donc se matérialiser à moindre coût, mais ces facilités représentent aussi un piège, car les obstacles aiguisent la créativité des uns, la ténacité des autres, et laissent à la traîne ceux dont les prétentions étaient trop grandes.

La légèreté des nouvelles technologies n'est tout de même pas un passeport universel. Pour les cinéastes de La Planque, Alexandre Chartrand et Thierry Gendron, il aura fallu quatre ans de patience avant d'aboutir au résultat final, ne comptant que sur eux-mêmes, et non sur les sous des institutions, pour mener à bien cette aventure qui évoque la fébrilité des premiers films de Quentin Tarantino ou, plus près de nous, celle de Robert Morin. On songe à ces réalisateurs, à leur univers décalé où règne un perpétuel sentiment d'urgence, peuplé de brigands qui dégainent et parlent plus vite que leur ombre, mais La Planque ressemble davantage à un film sous influences qu'à un véritable pastiche dont les références seraient entièrement assumées.

Il y a toutefois une parfaite adéquation entre la pauvreté manifeste des moyens et le misérabilisme qui caractérise les personnages de ce huis clos alors que la saleté de l'image ne jure jamais avec celle des lieux, une vaste usine désaffectée. Tourné en éclairage naturel, de jour comme de nuit, le résultat s'accorde aux diktats de cette esthétique fauchée, tandis que les dialogues largement improvisés tendent à renforcer l'état de panique qui habite ces deux petits trafiquants de drogues cherchant à faire fortune sur le dos de leur patron.

Martin (Martin Desgagné) et Pipo (Pierre-Antoine Lasnier) ne débarquent pas dans cet endroit sordide l'esprit tranquille. En route pour les États-Unis, tout était prévu pour une lucrative vente d'héroïne, mais les plans ont changé et ils doivent se cacher. L'attente devient interminable et provoque chez les deux comparses une méfiance mutuelle, renforcée par le geste de Pipo qui camoufle la précieuse marchandise de peur que Martin ne la dérobe pour fuir avec Jade (Marie-Josée Forget), la copine du patron et de mèche avec eux. Lorsque Michel découvrira la preuve ultime, et sanguinolente, de la trahison de Pipo, cela sonnera l'heure du règlement de comptes.

La Planque a parfois des allures de curieux paradoxe. Ses créateurs affirment y avoir consacré quatre ans de travail, et aussi d'attente, mais ont privilégié un scénario aux relents collégiens, faisant place aux hasards, à l'improvisation, brodé par deux acteurs qui semblent laissés à eux-mêmes. Leur sincérité n'est pas ici mise en cause, ceux-ci jouant pratiquement jusqu'à leur dernier souffle, surtout dans les scènes nocturnes, comme s'ils étaient parachutés dans une version québécoise de The Blair Witch Project. Cette vérité du moment que les réalisateurs cherchent à capter a malheureusement tendance à se dérober devant les limites évidentes de ce jeu sans filet, n'épargnant pas les divers niveaux de langage chez un même personnage, ce qui est loin de contribuer à cette authenticité recherchée.

Se donnant des allures quasi documentaires, et à d'autres moments flirtant avec les extravagances visuelles d'un certain cinéma expérimental qui veut en mettre plein la vue pour masquer ses insuffisances, La Planque se présente tel un bric-à-brac de bonnes intentions et d'idées inabouties. Ses écueils s'expliquent bien sûr par son budget microscopique, à peine quelques milliers de dollars, mais à cause aussi d'une réalisation brouillonne et d'un récit au déroulement parfois prévisible, parfois traînant. Même si l'on y sent d'un bout à l'autre un réel désir de cinéma, on ne peut s'empêcher d'y voir aussi un exercice qui aurait gagné à être fabriqué dans un climat où la rigueur peut prendre sa place aux côtés de l'urgence.

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