Les cinéastes d’«Intouchables» pointent leur caméra sur l’autisme

Les cinéastes Olivier Nakache et Éric Toledano ont imaginé un scénario au fil des deux années d’immersion passées dans des associations qui prennent en charge les personnes autistes devenues adultes.
Photo: MK2 Mile End Les cinéastes Olivier Nakache et Éric Toledano ont imaginé un scénario au fil des deux années d’immersion passées dans des associations qui prennent en charge les personnes autistes devenues adultes.

En une ère moins virale que la nôtre, Hors normes, d’Olivier Nakache et Éric Toledano, était projeté en clôture du Festival de Cannes 2019. Les cinéastes d’Intouchables et de Samba aiment allier la comédie à des phénomènes sociaux graves et douloureux, dont le handicap physique et le racisme, espérant changer le regard des gens sur la différence.

« Chaque fois, on essaie d’aller là où on ne nous attend pas, expliquait Olivier Nakache à Paris. Nos précédents films nous ont apporté cette liberté. Mais celui-ci est, par ses thèmes, l’aboutissement de tous les autres. » En France, Hors normes a dépassé les deux millions d’entrées et prendra l’affiche au Québec le vendredi 21 mai.

Le film aborde le spectre de l’autisme et aura mariné longtemps avant de voir le jour. Il y a une vingtaine d’années, alors moniteurs dans une colonie de vacances, les réalisateurs avaient rencontré Stéphane Benhamou, fondateur de l’association Le silence des justes, qui travaille auprès de jeunes adultes autistes à Paris. Plus tard, comme un cousin autiste d’Éric Toledano avait été pris sous son aile, ils l’ont retrouvé à un camp de vacances spécialisé, impressionnés par le climat d’entraide qui y régnait.

 
Photo: MK2 Mile End Reda Kateb, dans le rôle de Daoud (nommé Malik dans le film), a joué auprès de personnes réellement atteintes d’autisme.

De fil en aiguille…

« La première fois de notre vie qu’on a tourné, c’était à Saint-Denis dans cette organisation en 1996, évoque Olivier Nakache. On a découvert Stéphane et le jeune éducateur Daoud Tatou, fondateur du Relais Île-de-France, autre association qui aide la même clientèle. Leur travail embryonnaire a fini par pousser comme des herbes sauvages. Le problème auquel il s’attaquait était cuisant : les jeunes autistes devenus majeurs vivent soit chez leurs parents, soit dans des hôpitaux psychiatriques. Une fois [qu’ils sont devenus] adultes, aucun organisme d’État ne les prend en charge, et c’est dans ce trou noir que ces associations ont émergé en les mettant en interaction les uns avec les autres. Il y a quatre ans, Canal+ nous a offert carte blanche et nous avons réalisé un documentaire de 26 minutes sur Le silence des justes. On devrait en faire un film, s’est-on dit. Avec une envie de passer à l’action. »

Deux ans d’enquête

Ils avaient des bouts de scénario écrits au cours de deux ans d’enquête in situ et des questions plein la tête : pourquoi personne n’aide-t-il ces jeunes-là ? Et pourquoi eux en sont-ils capables ? Ils sont croyants. Ça joue. « Nous sommes incroyants, mais leur engagement nous a impressionnés. Ils s’occupent des cas lourds et se font emmerder parce qu’ils se battent hors du système. » Durant leurs deux années d’immersion, les cinéastes ont assisté à des crises, à des fugues, à des moments terribles ou tendres, plus tard transposés à l’écran, caméra à l’épaule pour montrer la violence, l’action perpétuelle dans ces centres-là.

Ils ont proposé à Vincent Cassel le rôle de Stéphane (appelé Bruno dans le film) et à Reda Kateb celui de Daoud (nommé Malik), leur demandant : « Venez avec nous. Si ça vous branche, on tourne. Ils ont accepté. » Nakache et Toledano aiment avoir des acteurs en tête lors de l’écriture du scénario. « On voulait ces deux gueules-là du cinéma français. »

Tous les tournages sont difficiles, mais celui-ci devait être adapté à ces jeunes-là

 

Les deux acteurs allaient jouer aux côtés de personnes réellement atteintes d’autisme et désormais comédiennes trouvées dans ces associations et au sein de la compagnie artistique Turbulences, qui travaille avec des personnes aux prises avec des problèmes de communication. Un atelier de théâtre est né.

« Nous y avons rencontré Benjamin Lesieur, qui joue Joseph dans le film. Il était très attachant, parlait peu, sinon pour poser des questions plusieurs fois de suite. Tous les tournages sont difficiles, mais celui-ci devait être adapté à ces jeunes-là. La scène du périphérique la nuit, après la fuite de Joseph, a été plus difficile à tourner, mais Benjamin en était si ému. Il posait sa tête sur tout le monde après. »

Olivier Nakache trouve la France en retard sur le Québec. « Chez vous, on essaie des choses nouvelles. Il y a des techniques de pointe. En France, une opacité règne encore, mais ça évolue. On a montré Hors normes à Emmanuel Macron. Une enveloppe a été allouée pour former du personnel spécialisé dans ces cas complexes et pour créer des lieux adaptés. Le nerf de la guerre, c’est l’argent. Comment réunir cette somme ? Tout est en cours de développement. » Hors normes a poussé à la roue de la cause. Le cinéaste en est fier. « On a mis tellement d’énergie dans ce film-là. Assez pour avoir envie de seulement se marrer avec le prochain… »

Hors normes prendra l’affiche au Québec le 21 mai.