Les amis de la dernière heure au coeur du film «Les vieux chums»

Une partie de l’équipe du film «Les vieux chums»: les acteurs Paul Doucet, Patrick Labbé et Hassan El Fad en compagnie du réalisateur Claude Gagnon (derrière)
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Une partie de l’équipe du film «Les vieux chums»: les acteurs Paul Doucet, Patrick Labbé et Hassan El Fad en compagnie du réalisateur Claude Gagnon (derrière)

Le film Les vieux chums a à peine commencé que l’on comprend que Pierrot, le protagoniste, est mourant. Aucun diagnostic, aucune parole n’est nécessaire : ça se voit à son visage fatigué et à sa posture fourbue, ça se devine à son regard à la fois résigné et serein. Il est de retour dans sa ville natale de Saint-Hyacinthe, le Pierrot. Ancienne gloire locale, il en est à l’étape du dernier pèlerinage, entre réparation du lien brisé avec son fils et retrouvailles avec son meilleur ami perdu de vue. Au bout de cette amitié : une demande ultime à formuler. Réalisé par Claude Gagnon et mettant en vedette Patrick Labbé et Paul Doucet, Les vieux chums a été produit sans moyens ou presque, mais avec de la passion tout plein, de confier les trois complices.

Le projet est né d’une expérience douloureuse mais éclairante, d’expliquer le cinéaste.

« À l’annonce du décès prochain d’un ami d’enfance, j’ai passé avec lui la dernière année de sa vie. On se voyait chaque semaine, puis chaque jour. Il s’agit de Luc Matte, qui a joué dans deux de mes films [Visage pâle et Larose, Pierrot et la Luce]. C’était le deuxième de mes amis d’enfance qui partait comme ça, trop tôt. Je trouvais Luc incroyablement serein : on était tellement bien, on avait tellement de fun… Je me souviens lui avoir demandé : “Pourquoi t’es pas en criss ?” Mais pour lui, c’était déjà passé, c’était déjà derrière. »

De fil en aiguille, Claude Gagnon eut envie d’aborder cette dimension paradoxale de la mort. « C’est-à-dire comment les gens qui partent, s’ils partent “bien”, peuvent aider ceux qui restent à mieux vivre. Je me rendais compte à quel point la sérénité de Luc m’aidait à mieux vivre, moi, à me poser les bonnes questions. »

Le bon moment

Au départ, Claude Gagnon a voulu tourner avec son ami, pour témoigner du moment : « Ç’aurait été trop de stress pour Luc, qui m’a toutefois dit : “Ça me ferait vraiment plaisir que tu le fasses, ce film, une fois que je serai parti.” Mais comme j’ai pogné un méchant down à son départ, j’ai un peu mis ça sur la glace. Le temps a passé, et je suis allé au Japon tourner Karakara avec Gabriel Arcand, et au retour, ça m’est revenu, ce désir d’en parler. »

Restait à écrire le scénario et àfinancer la production, volet qui s’avéra très, très ardu. Au bout du compte, Les vieux chums s’est fait avec environ 200 000 dollars.

Ce qui ne découragea pas les comédiens de dire oui. Au contraire, ils ne s’en investirent que davantage — Patrick Labbé décrit comment Paul Doucet et lui ont passé le balai, déplacé des projecteurs et autres appareils, au besoin : autant de « coups de main » absolument proscrits sur un plateau normalement, où chacun a sa fonction à remplir. Avant d’en arriver là, par contre, Patrick Labbé hésita.

« Ma première réaction à lecture du scénario n’a pas été jojo, reconnaît-il. Je n’étais pas du tout dans le bon état d’esprit pour recevoir ça. Après District 31, je voulais arrêter de fumer [Pierrot fume comme une cheminée, d’où sa maladie], commencer à m’entraîner à la boxe… Je me sentais, dans ma vie, plein de vivacité, et très motivé. »

Bref, Patrick Labbé était mûr pour un second souffle, de telle sorte que la perspective d’incarner un personnage en passe de pousser son dernier souffle ne lui souriait guère. Mais c’était sans compter le pouvoir de persuasion de Claude Gagnon.

« Ç’a été une rencontre déterminante, poursuit Patrick Labbé. Et je précise que d’emblée, j’ai adoré le titre : je le trouve authentique, sympathique, malhabile, quoique complètement parfait dans son imperfection. Je retrouvais aussi quelque chose de mon propre père dans les propos de Pierrot, dans sa façon d’être. Après coup, je me suis senti attiré. J’ai donc relu le scénario deux fois, trois fois… »

Un récit humain

Dans l’intervalle, Claude Gagnon se mit à la recherche de l’interprète de Jacques, le meilleur ami de Pierrot, qui est lui-même en conflit avec son père depuis des années. À terme, le réalisateur arrêta son choix sur Paul Doucet. Sans que le réalisateur le sache alors, c’est cette décision qui devait finalement achever de convaincre Patrick Labbé. Et pour cause : les deux comédiens étaient d’ores et déjà cela, des vieux chums.

« On se retrouvait des années après une collaboration mémorable à Halifax, sur une production anglophone, relate Paul Doucet. Cette fois-là, j’ai fait découvrir le scotch à Patrick, et j’ai créé un monstre ! Maintenant, il connaît ça plus que moi ! Quelques bouteilles bues, et surtout beaucoup de plaisir, beaucoup de souvenirs plus tard, la perspective de retravailler avec lui m’emballait, c’est évident. »

Pour sa part, Paul Doucet fut troublé par l’histoire, dans le bon sens : « C’était profondément humain. La puissance de l’émotion véhiculée, le réalisme, l’humour aussi, entre deux gars, entre deux chums… Et c’est certain que les relations père-fils, comme le film les décline de toutes sortes de façons, ça me parle. Au cinéma, je suis souvent transporté par des moments père-fils. »

Mais il y avait plus : cette dimension qu’évoquait Claude Gagnon au sujet de cette espèce de sagesse que ceux qui partent lèguent à ceux qui restent. « Ce qui est très beau dans le scénario de Claude, et je trouve que Patrick l’a admirablement rendu dans le film, c’est que Pierrot essaie de faire en sorte que ses échecs servent à son entourage, de manière à ce que ses proches fassent la paix avec leurs réalités respectives. Ce sont des vérités éprouvantes, et Claude décrit ça avec une belle simplicité, une belle économie », estime Paul Doucet.

De son côté, Patrick Labbé note : « C’est davantage Paul qui devait porter ces scènes-là. Moi, mon personnage, il l’a fait son cheminement, alors que le personnage de Paul reçoit ça, et c’est lui qui passe par les étapes qu’on connaît : le déni, la colère… Paul devait jouer tout ça, alors que moi j’étais dans l’abandon, dans l’acceptation… Cela dit, pour me rendre là, je suis moi-même passé par toutes sortes d’étapes. Je pense, j’espère, que j’ai fait une job honnête. En même temps, j’étais dirigé par quelqu’un qui avait vu tout ça, qui avait été un des derniers témoins de cette vie-là, alors je ne pouvais pas être ben ben loin de la track. »

Une démarche assumée

Après maints reports liés à la pandémie, Claude Gagnon se réjouit d’offrir son dixième long métrage au public.

Ce qui est très beau dans le scénario de Claude, et je trouve que Patrick l’a admirablement rendu dans le film, c’est que Pierrot essaie de faire en sorte que ses échecs servent à son entourage, de manière à ce que ses proches fassent la paix avec leurs réalités respectives

 

« Je suis très content de ce film, parce qu’il est personnel, et parce que tout le monde était sur la même longueur d’onde. On ne voulait pas faire un film sombre ou déprimant, mais qui allait plutôt nous amener à réfléchir, à rire également. T’sais… Je ne fais que mes films : je n’ai jamais fait de vidéoclips ou de publicités. C’est un choix de vie. Je pratique le cinéma comme d’autres la littérature. Financièrement, ça peut être difficile, alors quand j’arrive à tourner un film, je tiens à ce que ce soit avec des hommes et des femmes que j’aime, et qui sont prêts à ramer avec moi. »

En somme, Claude Gagnon tient à tourner avec des chums.

Le film Les vieux chums sortira en salle le 21 mai.

 

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