«Le prix de la victoire»: une brillante métaphore politique

Les acteurs Boutros Rouhana et Adel Chahine
AZ Films Les acteurs Boutros Rouhana et Adel Chahine

Au mois de juillet 2006, le Liban est à feu et à sang sous le coup des assauts répétés d’Israël. En amont, une attaque du Hezbollah contre des soldats israéliens a engendré le conflit qui perdure. Puis, vient un cessez-le-feu de 24 heures visant à faciliter les négociations. C’est durant cette période de calme fugace qu’est campé le film Le prix de la victoire (All this Victory) , qui voit un homme gagner le village de son père afin de ramener ce dernier en lieu sûr pendant qu’il est encore temps.

Évidemment, dans ce long métrage lauréat du prix du meilleur film et du prix du public à la Semaine de la critique du Festival de Venise, rien ne se déroule comme prévu. À la base, Marwan, le protagoniste, est parti en laissant sa conjointe Rana finaliser leur départ imminent pour le Canada. De manière ponctuelle, on revient à Rana, qui s’inquiète et qui voit les démarches d’immigrations compliquées par l’absence prolongée de Marwan.

Marwan, après un périple en montagne, trouve la maison de son père inoccupée. Aussi aboutit-il chez Nazib, un voisin. C’est alors que les hostilités reprennent sans crier gare et que Le prix de la victoire commence réellement.

Confiné dans cette demeure dotée d’une vue imprenable sur le territoire bombardé, Marwan en apprend davantage sur son père et le passé du pays par l’entremise de Nazib et d’une poignée de gens réunis là par hasard. Seulement voilà, lorsque des soldats israéliens, croyant la maison vide, s’installent à l’étage, les voix des compagnons d’infortune se taisent.

À partir de là, on pourrait craindre que l’intrigue fasse du surplace. Or c’est tout le contraire qui se produit. Devenu un huis clos, le film resserre la tension à chaque détour, multipliant les microdéveloppements angoissants.

Éternel conflit

En cela, le réalisateur Ahmad Ghossein offre une mise en scène particulièrement ingénieuse, bourrée qu’elle est de bons flashs. On pense entre autres à la séquence d’ouverture, où un magicien ambulant fait surgir une colombe d’un drapeau libanais chiffonné, ou encore à ce trou percé par des balles dans le plafond, qui devient comme un trou de serrure par lequel les captifs observent les geôliers qui ignorent la présence du groupe sous leurs pieds.

En une décision avisée, Ghossein ne montre jamais les soldats israéliens, qu’on devine par l’entremise de sons et d’ombres. Le cinéaste s’avère en outre habile à forger une atmosphère intimiste et on se sent tout de suite partie prenante de la quête puis de la situation précaire de Marwan.

Les interprètes sont qui plus est extrêmement crédibles, avec mention spéciale à Boutros Rouhana et Adel Chahine, en vieux copains qui passent leur temps à s’obstiner. Doyens de la bande, ils font allusion à de précédents bombardements dans les années 1980 et 1990 : un rappel de la nature perpétuelle de la guerre.

Surtout, le film propose une brillante métaphore politique en plaçant symboliquement l’armée israélienne à l’étage et les citoyens libanais au rez-de-chaussée, suggérant ainsi que ces derniers sont non seulement contraints de se faire tout petits s’ils espèrent survivre, mais que l’affrontement dont ils font les frais les dépasse et se déroule, au propre comme au figuré, au-dessus de leurs têtes. Un tel constat ne s’applique-t-il pas à tous les grands conflits ?

 

Le prix de la victoire (V.O., s.-t.f.)

★★★★

Drame d’Amhad Ghossein. Karam Ghossein, Adel Chahine, Boutros Rouhana, Issam Bou Khaled, Flavia Juska Bechara. Liban-France, 2019, 93 minutes. En salle.