«Hygiène sociale»: les chausse-trapes du film de Denis Côté

L’épouse d’Antonin (Maxim Gaudette), Églantine (Évelyne Rompré), en robe d’antan, reprendrait bien la vie conjugale avec cet égaré, qui fantasme sur une autre, Cassiopée.
Lou Scamble L’épouse d’Antonin (Maxim Gaudette), Églantine (Évelyne Rompré), en robe d’antan, reprendrait bien la vie conjugale avec cet égaré, qui fantasme sur une autre, Cassiopée.

Ours d’argent de la meilleure réalisation dans la section d’expérimentation Encounters de la 71e Berlinale, ce film stylisé, original, énigmatique et fascinant du cinéaste de Curling, tourné avec un microbudget en pleine pandémie, appartient à la veine expérimentale de Denis Côté. Le titre seul, Hygiène sociale, pourtant trouvé en amont de l’offensive virale, reflète nos temps troublés.

Arborant des costumes parfois hors du temps, cinq femmes et un homme prennent la pose en plusieurs duos. Au centre : Antonin (Maxim Gaudette), que toutes ces dames veulent réformer, vit dans un univers de rapines et de rêve de cinéma, philosophe égaré dans un monde étranger qu’il vampirise. Les éléments contemporains et anachroniques se marient en créant un climat de mystère, que le cinéaste s’amuse parfois à découdre. L’incommunicabilité mène le bal sur un ton singulier. La caméra joue de beauté vénéneuse aux codes cachés.

Dans cet objet à la fois cinématographique et théâtral, la distanciation physique des personnages et les nombreux plans fixes filmés de loin créent un univers vide où chacun demeure prisonnier de sa bulle. Ici, l’homme vient de Mars et la femme de Vénus, chacun en représentation. Sur le côté suranné des répliques d’Hygiène sociale plane l’ombre à Versailles des dramaturges du Grand Siècle jusqu’à Marivaux. Il s’agit du film le plus loquace de Denis Côté. Par-delà l’usage de ce français déclamé, dans cette nature bucolique et ces bois de bout du monde, la signature du cinéaste demeure omniprésente.

Ces héros solitaires à l’orée des no man’s lands lui sont familiers, mais il joue cette fois sur la constante déroute formelle et temporelle du spectateur, avec un humour larvé et omniprésent. Certains spectateurs pourront être agacés par le procédé. Son lyrisme et son esthétique à la Roy Andersson ouvrent pourtant une porte secrète sur l’inconscient collectif.

L’épouse d’Antonin, Églantine (Évelyne Rompré), en robe d’antan, reprendrait bien la vie conjugale avec cet égaré, qui fantasme sur Cassiopée (Eve Duranceau), elle-même costumée à l’ancienne et apparition plus que femme, mais qui se laisse aussi charmer par la contemporaine et androgyne Aurore (Éléonore Loiselle), venue réclamer ses biens volés. La sœur du philosophe, Solveig (Larissa Corriveau), voudrait le ramener dans le droit chemin, tout comme Rose, une perceptrice d’impôts (Kathleen Fortin). Ces noms poétiques de femmes semblent le reflet du romantisme du héros, qui traîne en lui des archaïsmes de pensée imbriqués aux fragments de modernité.

Les déclamations des personnages se marient au chant des oiseaux, aux meuglements des vaches, aux sons industriels, remarquable bruitage ajoutant à l’atmosphère insolite du film. Aurore, dansante, a droit à un segment personnel, sorte de court métrage en contraste esthétique qui nous ramène au XXIe siècle sans s’y attarder. Des sacres québécois dans la bouche d’Antonin mêlent l’écheveau du langage. Tout est jeu et chausse-trapes. Il importe peu ici que le héros masculin soit peu sympathique et manipulateur. D’ailleurs, les personnages féminins apparaissent également à côté de leurs pompes. L’ironie glacée du film, avec son montage glissant entre les mondes, nous entraîne ailleurs, dans un vertige de solitudes avec un rire et un pas de danse à la clé.

 

Hygiène sociale

★★★ 1/2

Comédie insolite de Denis Côté. Avec Maxim Gaudette, Larissa Corriveau, Évelyne Rompré, Eve Duranceau, Éléonore Loiselle, Kathleen Fortin. Québec, 2021, 75 minutes.

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