Maxim Gaudette dans la forêt du malaimé

Maxim Gaudette s’est vite pris de passion pour ce projet de film qui en appelait à son amour… du théâtre.
ValÉrian Mazataud Le Devoir Maxim Gaudette s’est vite pris de passion pour ce projet de film qui en appelait à son amour… du théâtre.

Antonin est un dandy autoproclamé, au grand dam de sa sœur Solveig, qui le voudrait moins facétieux et plus rangé. Élégant brigand, fin causeur, Antonin est marié à Églantine, mais n’a d’yeux que pour Cassiopée. Tandis que l’une en a contre le fait d’être désertée et que l’autre se laisse désirer, Antonin est rattrapé par Rose, une fonctionnaire venue lui réclamer ses impôts impayés. Et il y a la jeune Aurore, qui croisera sa route… Hygiène sociale, farce vive sous couvert d’impassibilité, est une autre de ces créations singulières, et enthousiasmantes pour cela, dont Denis Côté a le secret.

Entouré d’actrices fabuleuses que sont Larissa Corriveau, Eve Duranceau, Kathleen Fortin, Éléonore Loiselle et Evelyne Rompré, Maxim Gaudette porte le film. On lui a parlé.

« Je suis en couple avec l’actrice Larissa Corriveau, qui venait de travailler avec Denis [sur le film Répertoire des villes disparues]. Elle m’a dit : “Denis a ce scénario depuis environ cinq ans, et on le tournerait peut-être cet été, et il se demandait si tu accepterais le rôle principal.” Denis m’a donc envoyé le scénario, et spontanément, je me suis dit que ça n’avait pas de bon sens ! » C’était en l’occurrence un compliment, en cela que Maxim Gaudette se prit immédiatement de passion pour ce projet de film qui en appelait à son amour… du théâtre. « Je trouvais que ça ressemblait davantage à une pièce qu’à un scénario, et c’était tellement bien écrit — à la lecture, j’ai ri beaucoup. Les personnages étaient vraiment bien cernés. » C’est le cas, mais comme le film consiste en un enchaînement de plans fixes (à de rares exceptions) à l’intérieur desquels les interprètes immobiles livrent de copieux dialogues, c’est par les échanges, et non à travers quelque action, qu’on en vient à connaître lesdits personnages.

« C’est très stimulant, de livrer autant de dialogues, mais en même temps, la responsabilité est grande. On parle d’environ cinquante pages juste de texte. » Maxim Gaudette mit environ deux mois pour apprendre le sien.

De l’idée de décalage

En appui à la parole, le geste, voire son absence, offre un supplément d’information. Ainsi, tandis que les femmes, hormis Aurore qui est captée dans un mouvement synchrone avec sa prime jeunesse, sont statiques et « campées », pas tant figées que fermes face aux dérobades d’Antonin, ce dernier trahit un tempérament fuyant par l’entremise de petits gestes et de trépignements.

Pour revenir aux compositions, il faut savoir qu’Hygiène sociale fut tourné en pleine pandémie. Or, Denis Côté fit de l’une des consignes sanitaires clés, la distanciation, un levier tout à la fois dramatique, humoristique et formel — un éclair de génie qui contribua certainement à ce prix de la mise en scène reçu à Berlin dans la section Encounters (Rencontres, dévolue aux auteurs ayant une forte signature).

Ce « marivaudage hipster », pour reprendre l’expression de Denis Côté, se déroule en des décors champêtres et sylvestres enchanteurs. « On a tourné à Bromont, pendant six jours en tout et pour tout. Denis m’a proposé différents plans de match : tourner de manière consécutive, ou à coups de deux jours, par blocs… J’ai préféré la manière concentrée, pour maintenir l’énergie. »

Un défi, il n’empêche, puisqu’il n’y avait, d’une part, pas de coupe dans les plans, et qu’il n’était pas question, d’autre part, de reprendre à tout bout de champ. « Là encore, ma formation d’acteur de théâtre m’a beaucoup aidé, parce qu’au théâtre, on répète en amont et une fois sur scène, on joue, et si un soir on se trompe, on se démerde. J’ai abordé le film dans cet esprit-là. Pendant le tournage, si je m’accrochais, j’essayais d’utiliser ça plutôt que de m’arrêter. » Outre le fait qu’ils se trouvaient dans une situation inusitée, distancés qu’ils étaient, les interprètes durent maîtriser un niveau de langage particulier. Soutenue sans être ampoulée, vaguement franchouillarde de-ci de-là, mais se colorant de joual lors d’une réplique choisie, la « parlure » imaginée par Denis Côté est aussi unique que le reste de sa proposition.

C’est très stimulant, de livrer autant de dialogues, mais en même temps, la responsabilité est grande. On parle d’environ cinquante pages juste de texte.

« Denis ne voulait pas qu’on ait l’air de jouer des personnages français : on n’est pas français et ç’aurait été dérangeant. On ne pouvait pas être trop québécois non plus parce que le texte n’était pas écrit comme ça… On a donc fait une première lecture ensemble, pour essayer de déterminer le ton. Denis a gardé un sacre, a glissé un Facebook (« Fé-ce-bouque »), pour assouplir… L’humour vient aussi de ce qu’on adopte ce langage décalé. » Un décalage qui réside également dans le mélange de costumes d’époque et de références modernes, parti pris permettant au film de flotter dans une intemporalité bienheureuse. Un décalage, enfin, qui émane du protagoniste lui-même, puisqu’Antonin est en porte-à-faux avec tout : ses proches, son environnement, son temps… Au fond, sa façade de romantisme suranné ne sert-elle pas qu’à cacher une foncière immaturité ?

Le beau paradoxe

« Antonin s’est inventé un personnage public, celui d’un cinéaste qui ne tourne pas vraiment. C’est une espèce de paumé qui vit dans la voiture d’un ami… Et il joue avec ça. Mais tout était dans le scénario de Denis. Quand c’est si bien écrit, pour l’acteur, ça facilite le chemin vers le personnage. »

On l’aura compris, Maxim Gaudette conserve un souvenir heureux de cette aventure à nulle autre pareille.

« J’évoquais la qualité de l’écriture de Denis, mais en même temps, ce que je garde en mémoire, c’est l’espace de liberté que j’ai eu, comme interprète, malgré tout ce cadre en apparence très défini. C’est un film qui m’a fait sentir que tout est possible. »

Cela, alors même que la vie sur notre planète semblait avoir stoppé son cours : cela en dit long sur la capacité de Denis Côté à inspirer.

Le film Hygiène sociale prendra l'affiche le 14 mai.