«Oxygène»: Alexandre Aja et le confinement extrême

Alexandre Aja, qui a réalisé «Oxygène» en français, n’avait pas fait de film dans sa langue maternelle depuis 20 ans.
Photo: Shanna Besson Netflix Alexandre Aja, qui a réalisé «Oxygène» en français, n’avait pas fait de film dans sa langue maternelle depuis 20 ans.

Au panthéon des morts horribles, être enterré vivant occupe sans conteste une place de choix. C’est, en substance, le sort peu enviable que contemple la protagoniste du film Oxygène. Dès les premières minutes, la femme qu’y incarne Mélanie Laurent se réveille dans une capsule de cryogénie aux allures de cercueil futuriste. Elle ne sait ni qui elle est, ni où elle se trouve exactement, ni pourquoi, à la base, on l’a plongée dans ce sommeil inopinément interrompu. Avec ce huis clos poussant à l’extrême la notion de confinement, le réalisateur Alexandre Aja pouvait difficilement coller davantage à l’actualité pandémique. Entretien.

« Je suis tout de suite tombé amoureux du scénario de Christie LeBlanc. C’était puissant. Ça démarrait avec toute cette angoisse, puis ça ouvrait vers une quête presque existentialiste », explique Alexandre Aja, qu’on connaît et apprécie surtout pour ses films d’horreur diablement efficaces que sont Haute tension, The Hills Have Eyes (La colline a des yeux), et Crawl (Terreur dans la tempête).

D’ailleurs, Alexandre Aja n’avait pas tourné en français depuis Haute tension il y a vingt ans. Or, à l’origine, le cinéaste devait se borner à produire Oxygène, puisqu’il s’était déjà engagé à réaliser un autre film. Mais voilà, la pandémie arriva, et ce projet-là fut reporté.

« Je suis rentré en France me confiner, et j’ai pris conscience à quel point ce scénario m’avait marqué et continuait de m’habiter. Le réaliser est devenu une espèce de nécessité. Les thèmes étaient tellement en phase avec ce qu’on était en train de traverser, collectivement… C’est Netflix qui a suggéré qu’on le fasse en français, et l’idée m’a plu, alors on a adapté le scénario. »

L’actrice idéale

Auparavant un film auquel avaient été associées Anne Hathaway puis Noomi Rapace, Oxygène devint ainsi le film de Mélanie Laurent, en cela qu’elle est pratiquement de chaque plan.

« Ça faisait longtemps que je désirais travailler avec Mélanie. On s’était rencontrés à l’époque où elle venait de tourner Inglourious Basterds. Je savais qu’elle pouvait porter toutes les émotions, et l’éventail à jouer était énorme, et les alterner en très peu de temps. C’est-à-dire que je la savais capable de passer de la colère au désespoir dans la même ligne. Elle possède en outre cette crédibilité intellectuelle que requiert le personnage, jumelée à une sensibilité très européenne. »

En fait, Alexandre Aja ne tarit pas d’éloges à l’égard de l’actrice, à raison, puisque sa performance tient du tour de force. « Mélanie est un paysage fabuleux à filmer. Compte tenu de la nature du film et de cet espace très restreint, c’était important que j’aie quelqu’un qui était capable, non seulement par le texte, mais par le jeu avec ses yeux, avec son corps, de faire comprendre ce qui se passe dans la tête du personnage isolé. »

Moins d’espace, plus d’invention

En dépit du sentiment d’appréhension bien réel qui régnait au-dehors, Alexandre Aja conserve du tournage un souvenir lumineux.

« J’ai une chance incroyable, dans cette année noire où peu de collègues ont pu travailler, de faire un film qui était complètement en rapport avec ce qu’on vivait. Je garde en mémoire qu’en dépit qu’on ait tous été masqués et qu’on ait tous respecté les protocoles visant à empêcher quiconque de tomber malade, tout le monde sur ce plateau était heureux d’être là. Il y avait ce sentiment de frustration artistique qui pouvait soudain être apaisé dans la création. Ça a nourri le film. »

N’empêche, un tel exercice exigeait forcément beaucoup de préparation, en amont. Oxygène est ainsi devenu le film le plus minutieusement découpé d’Alexandre Aja.

« Je n’ai pas vraiment recours aux story-boards [découpage technique]. Je préfère la shot list [liste de plans], qui établit les plans à tourner, mais qui me laisse une plus grande liberté face au décor. »

Je suis rentré en France me confiner, et j’ai pris conscience à quel point ce scénario m’avait marqué et continuait de m’habiter

 

Mais comme côté décor, à l’exception de brèves réminiscences, Oxygènes’en tient au module cryogénique, la prévoyance l’emporta sur l’inspiration du moment. Un défi qu’embrassa Alexandre Aja.

« C’était excitant tous les jours. On a en plus pu tourner dans la continuité. C’est rare, mais l’unité de lieu et de personnage le permettait. Et puis, c’est un peu le fantasme de tout cinéaste, d’être en mesure de tout contrôler jusque dans les moindres détails. On pouvait donc, toute l’équipe et moi, ouvrir la boîte à outils : s’amuser avec la grammaire cinématographique, varier les objectifs… Pas changer pour changer, mais se servir de tout ça pour raconter l’évolution de l’héroïne. »

À la place du spectateur

Une héroïne plongée en plein cauchemar éveillé : une spécialité d’Alexandre Aja, comme en témoignent ses films antérieurs déjà évoqués. Pourquoi ce goût pour la terreur, en science-fiction comme en horreur ?

« Je pense que ça vient de mon goût de spectateur d’abord. J’aime tellement ces films-là, les suspenses ; j’aime tellement la tension. Pour moi, ça représente l’évasion absolue. J’oublie que je suis devant un film : je suis paralysé, je suis dans l’écran, je suis avec les personnages, je suis de l’autre côté du miroir avec eux… Quand je fais mes films, j’essaie de retrouver ça, en me remettant dans cette place de spectateur, et en me demandant ce qui fonctionnerait sur moi. »

Dans le cas d’Oxygène, on peut dire que ce qui a fonctionné sur Alexandre Aja risque de fonctionner sur le public également. Claustrophobes s’abstenir.

Le film Oxygène sort sur Netflix le 12 mai.