«Pour l'éternité»: Roy Andersson et la condition humaine

Dans la scène éminemment « chagallienne » de Pour l’éternité, deux amants flottent dans les airs, épargnés par la dévastation qui règne au sol.
Photo: EyeSteelFilm Dans la scène éminemment « chagallienne » de Pour l’éternité, deux amants flottent dans les airs, épargnés par la dévastation qui règne au sol.

Elle est enfin arrivée dans ce coin-ci du monde, la plus récente offrande cinématographique de Roy Andersson. Dans Pour l’éternité, prix de la mise en scène à Venise en 2019, le maître de la forme et chantre du surréalisme explore plus avant son thème fétiche de la condition humaine, vaste sujet s’il en est. Ironiquement, le cinéaste suédois s’y attelle en 76 courtes minutes. Or, le résultat s’avère d’une acuité tour à tour éblouissante et douloureuse.

Le film s’inscrit en droite ligne avec les précédents Chansons du deuxième étage (Prix du jury à Cannes), Nous, les vivants et Un pigeon perché sur une branche philosophait sur l’existence (Lion d’or à Venise), une « Trilogie des vivants » dont Pour l’éternité constitue à la fois une somme et une continuation.

À nouveau, l’auteur a créé dans son immense studio privé une série de plans fixes, véritables tableaux où s’immiscent trucages numériques, trompe-l’œil et miniatures. S’enchaînent les petites et grandes fulgurances, de menus passages succédant volontiers à des visions plus grandioses.

Au gré de ce défilé existentiel, des figures anonymes ou célèbres émergent. Pour cet homme qui cache ses économies sous son matelas et ce musicien amputé qui joue ‘O sole mio à la mandoline dans le métro, il y a un Hitler qui contemple sa chute depuis son bunker en compagnie de généraux trop ivres pour le saluer. Les deux tendances fusionnent avec ce pasteur en voie de perdre la foi qui, après s’être vu en songe effectuer un chemin de croix tel ce Christ dont il doute à présent, désespère au réveil en trouvant ses mains exemptes de stigmates.

Pessimisme impassible

Incontournables chez Roy Andersson : ces « vivants » grimés comme des cadavres, un motif inspiré à n’en pas douter par l’admiration que le cinéaste voue au peintre Otto Dix. D’ailleurs, il faut préciser que le formalisme assumé d’Andersson n’est pas de nature à faire consensus : on aime ou on n’aime pas, en règle générale. Le ton est, comme de coutume, au pessimisme impassible, quoiqu’un peu de lumière se faufile, parfois.

Le paradoxe domine. La terreur devient ainsi espoir fugace (après avoir assisté aux préparatifs de l’exécution d’un prisonnier de guerre, on passe à trois adolescentes qui se mettent spontanément à danser devant une terrasse), la douleur se meut en état de grâce (une visite chez le dentiste précède une scène hivernale idyllique campée dans un bar).

Et l’amour de s’élever au-dessus de la guerre, littéralement… En effet, dans la scène éminemment « chagallienne » ayant servi d’affiche au film, deux amants flottent dans les airs, épargnés par la dévastation qui règne au sol. À l’instar des autres personnages, on reviendra à eux.

Car le film n’est jamais disparate, malgré sa structure morcelée : les événements futiles ou significatifs dépeints dans une scène ont une incidence sur le déroulement d’une autre ; les personnages se croisent. L’ensemble se révèle en fait d’une admirable cohésion.

Une facture exquise

Cette qualité est imputable, d’une part, au thème commun de la condition humaine qui court en filigrane, et, d’autre part, à l’homogénéité de la facture — une facture exquise, en l’occurrence, avec ces personnages pâles, leurs silhouettes quasi spectrales, en phase avec cette dominance de tons de gris expertement modulés.

Entre odyssée artistique et réflexion onirique, Pour l’éternité réitère avec force, et force beauté, la foncière originalité de son auteur.

Pour l’éternité (V.O., s.-t.f./  About Endlessness en V.O., s.-t.a.)

★★★★ 1/2

Drame poétique de Roy Andersson. Avec Ania Nova, Lesley Leichtweis Bernardi, Martin Serner, Lisa Blohm. Suède, 2019, 78 minutes. En salle au cinéma du Parc, ainsi qu’en vidéo sur demande sur la plate-forme Cinéma public et sur celle du cinéma du Parc.