Simon Lavoie, chercher à filmer l’invisible, la foi

En remontant les pistes de <i>Nulle trace,</i> de Simon Lavoie, on trouve une fable poétique sur la spiritualité, l’espoir et le mal dans un ici post-catastrophe.
Photo: Valérian Mazataud Le DevoiR En remontant les pistes de Nulle trace, de Simon Lavoie, on trouve une fable poétique sur la spiritualité, l’espoir et le mal dans un ici post-catastrophe.

« Nulle trace. Le titre le dit, dans ce film, on recherchait beaucoup ce qui est difficile à filmer », explique le réalisateur Simon Lavoie à propos de son quatrième long métrage. En remontant les pistes de ce Nulle trace, on trouve une fable poétique sur la spiritualité, l’espoir et le mal — en noir et blanc, forcément — dans un ici post-catastrophe.

« On se demandait comment filmer l’invisible. On était à la recherche de l’indicible, presque du mystique, d’une certaine façon », se rappelle le réalisateur. Dans un futur Québec totalitaire, où mieux vaut maîtriser ses bases scoutes pour avoir des chances de survivre, Nulle trace attrape à la volée la rude N. (Monique Gosselin), qui sillonne les voies ferrées du fin fond de la province sur sa draisine grinçante, vivant de contrebande. Elle fera la passeuse illégale, cachant au-delà des « lignes » une jeune mère musulmane très pieuse (Nathalie Doummar) et son bébé, qu’on imagine réfugiés. Une mère à qui elle viendra, plus tard, en aide.

Dans ce film, présenté en ouverture du dernier Festival Slamdance et revenu avec le Grand Prix du jury dans la catégorie « Breakouts », Simon Lavoie joue encore avec les idées du terroir québécois, d’une ruralité profonde, identitaire, racinaire. Comme il l’avait fait, autrement, dans Le torrent (2012) et La petite fille qui aimait trop les allumettes (2017), respectivement adaptés des romans d’Anne Hébert et de Gaétan Soucy. Il adopte encore le ton tragique, qu’il affectionne, et tisse une grande tension dramatique formelle, musique et noir d’écran à l’appui, ici jusqu’à devenir «paranoïant». Mais, dans Nulle trace, le passé est remplacé par un demain dystopique qui ressemble étrangement au passé.

Et M. Lavoie joue aussi encore avec la religion. « Le rapport à la religion me revient toujours », indique celui qui a cosigné aussi Laurentie (2011) et Ceux qui font les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau (2016) avec Mathieu Denis. « J’ai cette fascination pour ceux-là qui ont cette sorte de foi indéfectible, cette confiance tranquille, et qui peuvent avoir recours à la prière. » Une foi que Nathalie Doummar a la charge d’incarner, aux côtés de Monique Gosselin dont la tâche est de personnifier le pragmatisme pur et dur. Un choc entre une spirituelle et une terre à terre.

J’ai cette fascination pour ceux-là qui ont cette sorte de foi indéfectible, cette confiance tranquille, et qui peuvent avoir recours à la prière

« C’est l’idée : est-ce qu’une rencontre est possible entre une personne radicalement athée, matérialiste, presque nihiliste et quelqu’un dont la foi ne fait pas appel à la raison et qui va jusqu’à l’ésotérisme ? Est-ce qu’un rapprochement est possible entre ces deux visions du monde diamétralement opposées ? Et par rapport à notre monde actuel, à notre postmodernité et à des religions très conservatrices, presque primitives d’une certaine façon, est-ce que ça peut se côtoyer ? »

Invisible à l’œil nu

Ces questions, Nulle trace les pose en noir et blanc. Ou plutôt en mille nuances de gris. Un module (l’Optical Low Pass Filter, pour les geeks…) apposé à la caméra a permis de ne capter que les lumières infrarouges. Résultat : la caméra ne lisait que des tonalités de gris. « Toute l’image de Nulle trace est invisible à l’œil nu, issue des rayons infrarouges qui sont en deçà de la capacité de perception du spectre de la vision humaine. Ça m’intéressait, ce sens souterrain de filmer des choses que l’œil humain ne peut pas voir. Évidemment, ça fait une image tout de même à peu près réaliste, avec des tonalités ; ce n’est pas une image complètement hallucinée, mais il y a cette étrangeté qui naît de cette prise de vue. »

L’infrarouge permettait au réalisateur et à son directeur photo, Simran Dewan, de donner cette impression d’un univers irradié, très étrange, « comme si une suie enduisait les êtres et les choses ».

Le film La petite fille qui aimait trop les allumettes était, lui aussi, monochrome. « Je suis daltonien, je distingue mal certaines couleurs, dit le réalisateur en rigolant. Ce qui me plaît le plus dans le noir et blanc, c’est sa capacité graphique. On est dans une image de vide et de plein, dans la ligne, la composition, dans quelque chose de plus pictural. En particulier si on a un noir et blanc natif, comme dans la photographie argentique ou dans Nulle trace, ça touche alors, pour moi, à l’essence même de la photographie, et c’est déjà de l’ordre d’une construction cinématographique. Ce n’est pas tout à fait le réel qu’on voit avec nos yeux, mais le média cinématographique sur ce réel. Ça fait déjà partie du cinéma, pour moi. »

De la même manière, le changement de format d’images fait ici partie de la forme, une forme que le réalisateur et le directeur photo souhaitaient laisser brute parce que, pour M. Lavoie, « la forme intervient aussi dans le sujet du film ».

Tourner à la dure

« C’est un tournage qui s’est fait quand même dans l’adversité », dans le Charlevoix natal du cinéaste Simon Lavoie. « On était dans des conditions assez rustiques, c’est le moins qu’on puisse dire. » Un tournage dur ? « Oui. Du côté de la météo. Avec une équipe minimale, absolument passionnée, mais insuffisante — dans tous les corps de métier, il manquait deux personnes ; je n’avais pas d’assistant-réalisateur, on était tous sursollicités. Je vous épargne les détails des tempêtes de neige, de pluie dans Charlevoix, du déraillement d’une draisine, du tournage interrompu par une chute de 30 centimètres de neige, de la reprise en pleine crise de COVID, etc. »

Abstraction et archétypes

Sur le plan narratif, poursuit le réalisateur, se trouve « la volonté d’aller le plus près possible de l’abstraction, de voir ce que ça crée chez le spectateur d’aller à la limite ». Une abstraction pourtant très littérale pour les habitués de médias comme la danse contemporaine ou le cinéma, doit-on spécifier. « On ne sait rien des personnages, rien ne sera expliqué de leur background. Ce peut être, je le sais, déstabilisant. Les contours sont ambigus, on n’a pas de mise en contexte, on est avec des figures plus archétypales. »

Ces archétypes n’échappent pas aux clichés, et ce, même si les deux rôles principaux féminins voulaient éviter l’écueil du sauveur-chevalier servant. « En prenant deux femmes, deux personnages qui sont forts mais qui par essence ont une vulnérabilité — surtout si je les compare à ces miliciens prêts à tout… —, j’avais cette idée qu’elles sont plus vulnérables, et l’idée d’une relation de rapprochement, de chaleur humaine qui n’est pas dans la séduction. »

Le côté archétypal est surligné par la différence d’approche dans l’interprétation. « J’ai fait le pari que les deux comédiennes auraient des niveaux de jeu différents dans le même film. Monique est dans le naturalisme le plus cru, presque inintelligible, en small talk québécois, alors que Nathalie est dans l’incantation, la prière, dans un français normatif, plus déclamé. C’est atypique. On se demande encore si ça marche. »

Simon Lavoie poursuit : « Il y a ce film que je vénère, Persona, de Bergman (1966)… », aussi porté par deux actrices. « Sans vouloir être prétentieux, Nulle trace serait mon Persona, en beaucoup moins verbeux… Je ne sais pas. Il y a une profondeur à laquelle on n’a pas accès, nous, les hommes, me semble-t-il. » Si cette fois aucun film de référence n’a servi d’inspiration à l’équipe, Simon Lavoie nomme L’Évangile selon saint Matthieu de Pasolini (1964) et Mère et fils (1997) de Sokourov parmi ses sources. « Une influence qui saute aux yeux, avec laquelle je me suis débattu pendant tout le film, c’est Stalker (1979) de Tarkovski. Un film gigantesque. »

Nulle trace sort en salle le 7 mai. Il sera aussi de la programmation des Rendez-vous Québec cinéma (RVQC) le lundi 3 mai à 16 h 30.