Sophie Dupuis en profondeur

La cinéaste offre un nouveau récit conjugué au masculin pluriel, campé cette fois dans le milieu des mines, qu’elle connaît en l’occurrence fort bien puisque ses deux parents y ont travaillé.
Photo: Hubert Hayaud Le Devoir La cinéaste offre un nouveau récit conjugué au masculin pluriel, campé cette fois dans le milieu des mines, qu’elle connaît en l’occurrence fort bien puisque ses deux parents y ont travaillé.

Après maints reports liés à la pandémie,Souterrain ouvrira les Rendez-vous Québec cinéma ce mercredi. Il s’agit d’un puissant deuxième long métrage pour Sophie Dupuis, en témoignent son prix de la réalisation au festival du film de Whistler et ses treize nominations aux prix Iris. Cela, après un premier film, Chien de garde, qui avait eu l’heur d’épater. Dans la lignée de cette histoire de deux frères criminels en fusion, puis en conflit, la cinéaste offre un autre récit conjugué au masculin pluriel, campé cette fois dans le milieu des mines, qu’elle connaît en l’occurrence fort bien.

« Mon père travaillait dans les mines et ma mère aussi, comme infirmière », confiait la scénariste et réalisatrice au mois de septembre 2020, alors que le film devait être présenté au Festival du nouveau cinéma, puis prendre l’affiche peu après. « Ce qui est fou, c’est qu’en Abitibi, la région d’où je viens, même si on a tous quelqu’un dans sa parenté qui travaille dans les mines, pour l’essentiel, on sait assez peu à quoi ressemble le quotidien d’un mineur. À quoi ça ressemble, sous terre. »

Profitant d’un congé universitaire, Sophie Dupuis retourna un jour en Abitibi, et c’est en cette occasion que le déclic se produisit. « Une journée, j’ai accompagné mon père sous terre pour son quart de travail. Et ç’a été comme une révélation. Je me suis dit : “Wow ! Il faut que je fasse un film là-dessus un jour”. »

Le bon filon narratif

Non contente d’explorer cet univers minier, Sophie Dupuis a tourné Souterrain à Val-d’Or, sa ville d’origine, et une cité minière de très, très longue date. Avant d’en arriver là, toutefois, elle dut trouver, oui, le bon filon narratif. Ce qui ne fut pas chose aisée.

« Tout d’abord, en 2010, j’ai passé un été complet à Val-d’Or pour faire de la recherche, et je suis descendue dans une douzaine de mines. Tout m’intéressait. Ce qui s’est révélé un problème, parce que je voulais tellement parler de tout, que je n’arrivais pas à circonscrire un sujet ou un angle précis pour mon film. Pendant les années qui ont suivi, j’ai écrit un million de versions. »

À la base, Sophie Dupuis savait qu’elle désirait parler de cette fraternité et de cette immense chaleur humaine qu’elle avait été à même d’observer, « en bas ». « On s’attend à ce que ce soit sombre et triste, sous terre, mais ces gars-là, ils rigolent tout le temps. Ils s’aiment. Ils sont super physiques entre eux : même s’ils tournent souvent ça en blague, ils se la montrent pareil, leur affection ! Je trouvais ça vraiment beau. Cet élément-là a été de toutes mes versions. »

De ce long processus d’écriture naquit un protagoniste : Maxime, un tout jeune homme qui a déjà un gros salaire à la mine, une grosse maison, une conjointe qu’il aime et une petite famille en devenir. Tout n’est pourtant pas rose, loin de là. Récemment, Maxime a été impliqué dans un grave accident duquel son meilleur ami Julien a gardé de lourdes séquelles. Alors que Maxime retourne sous terre avec les autres mineurs, Julien est contraint de rester à la surface, pour incapacité. Or, dans l’adversité, Julien s’adapte. En fait, le ressentiment à l’égard de la situation émane davantage de Mario, le père de Julien, lui-même un mineur.

On s’attend à ce que ce soit sombre et triste, sous terre, mais ces gars-là, ils rigolent tout le temps. Ils s’aiment. Ils sont super physiques entre eux : même s’ils tournent souvent ça en blague, ils se la montrent pareil, leur affection !

 

Exploration de la masculinité

Il en résulte un film multifacettes, entre la quête de rédemption de Maxime, celle de sérénité de Julien, et celle, impossible, d’un retour de son fils à son état d’avant l’accident pour Mario. En toile de fond, et c’est là que réside le thème principal du film, Sophie Dupuis explore les méandres du concept de masculinité, sans juger, et surtout, hors des clichés.

Cette masculinité est toxique chez Mario, prisonnier d’une vision étriquée selon laquelle un homme est ceci, et non cela, point. Elle est en revanche en transition chez Julien et Maxime, génération suivante qui tend à s’affranchir des diktats d’antan.

« Oui, c’est vraiment un sujet que je voulais aborder, la masculinité, la masculinité toxique. Ce n’est pas propre à ce milieu-là, où à la région, mais le contexte minier m’apparaissait un terreau fertile pour y réfléchir. Au départ, Maxime affiche lui aussi des relents de cette vieille mentalité. Mais il se rend compte qu’il a tout faux, et c’est sa gang de mineurs qui l’aide dans sa prise de conscience : tous ces gars aux gros bras qui font de la grosse job, mais qui sont sensibles et à l’écoute les uns des autres. »

Ici, Sophie Dupuis ne fait pas le moins du monde preuve d’un idéalisme aveugle : son constat est on ne peut plus pragmatique. « Ils n’ont pas le choix de l’être, sensibles et à l’écoute les uns des autres ! Parce que si quelqu’un descend dans la mine et qu’il n’est pas en état, physiquement ou psychologiquement, les conséquences peuvent être catastrophiques. Des vies peuvent être perdues. Ces gars-là n’ont pas le choix de s’assurer que tout le monde est correct autour d’eux. »

Un surcroît d’authenticité

Justement, le film, qui est construit comme un long retour en arrière, débute par une catastrophe souterraine, plaçant d’emblée le public dans l’expectative. Cette séquence, comme toutes celles qui se déroulent sous terre, est d’une qualité quasi documentaire. « J’en ris, mais après mes recherches, je connaissais le fonctionnement d’une mine et toutes les machines qu’on y trouve. »

Et la cinéaste de préciser que les acteurs ont beaucoup répété, en plus de suivre une formation de secourisme accélérée en contexte minier. À cela s’ajoute la présence de vrais mineurs, dont l’implication confère au film un surcroît d’authenticité appréciable.

« Les figurants sont de vrais mineurs, de vrais sauveteurs, en effet. Ils ont vu pourquoi on faisait ce film-là, et ils ont compris tout l’amour qu’on y mettait, que c’était un hommage. En conséquence, ils se sont donnés. Ils ont été des conseillers, des coaches… Pour la scène post sauvetage, ils ont vu le travail des acteurs, et ils se sont eux-mêmes placés dans cet état où ils se trouvent après un véritable sauvetage. Ils ont ouvert cette porte-là et accepté de vivre ces émotions-là. C’était vraiment beau. Ils ont été hyper généreux. »

Que dire, sinon que le film de Sophie Dupuis leur fait honneur en retour.

Le film Souterrain est présenté au théâtre Maisonneuve sur invitation seulement et prendra l’affiche à une date ultérieure.

Un corollaire positif inattendu

Jointe cette semaine dans la foulée du dévoilement de la programmation des Rendez-vous Québec cinéma, Sophie Dupuis fait part d’un corollaire positif inattendu aux reports de sortie dont Souterrain a fait l’objet pour les raisons que l’on sait. « Il y a comme un recul forcé, puisque ça fait maintenant deux ans que j’ai tourné Souterrain. En plus, là, je suis tout entière investie dans mon prochain projet [un autre récit masculin pluriel, mais celui-là campé dans l’univers des drag-queens]. Sauf qu’en me remettant à parler de Souterrain, en le revisitant, je me rends compte que je l’aime encore plus qu’avant. »

 

Quant à la sélection du film en ouverture, Sophie Dupuis s’en réjouit pour une raison bien particulière : « Cet événement-là m’a vue grandir : j’y ai gagné le prix du meilleur court métrage étudiant [J’viendrai te chercher], puis du meilleur court métrage [Faillir] ; mon premier long [Chien de garde] a ensuite fermé les Rendez-vous… Et maintenant mon second les ouvre. C’est émouvant. »



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