Chloé Zhao et «Nomadland» triomphent aux Oscar

<p>Frances McDormand (à gauche) et Chloé Zhao</p>
Photo: Chris Pizzello / Pool / Getty Images / Agence France-Presse

Frances McDormand (à gauche) et Chloé Zhao

La réalisatrice Chloé Zhao est devenue dimanche soir la deuxième femme de l’histoire à remporter les Oscar du meilleur film et de la meilleure réalisation pour son glorieux Nomadland. Elle rejoint au panthéon Kathryn Bigelow, pour The Hurt Locker, mais elle est la première cinéaste d’origine chinoise, la première femme non blanche en fait, à se distinguer de la sorte. Indubitablement, Nomadland aura été le film de la soirée avec ce sacre on ne peut plus mérité.

Le film de Chloé Zhao, sur une femme qui adopte un mode de vie nomade autant par choix que par nécessité, a par ailleurs valu à Frances McDormand son troisième Oscar de la meilleure actrice.

Pour le compte, les lauréates et lauréats de cette 93e cérémonie des Oscar ont suscité, à une ou deux exceptions près, peu d’étonnement. Ce fut en l’occurrence une bonne chose. En effet, si pénible fût-elle, l’année écoulée s’est soldée par un cru cinématographique d’une remarquable qualité : aucun des huit titres retenus dans la catégorie du meilleur film ne déparait celle-ci. Hormis Nomadland, on y retrouvait The Father, Judas and the Black Messiah, Mank, Minari, Promising Young Woman, Sound of Metal, et The Trial of the Chicago 7.

Les surprises sont plutôt venues du gala lui-même, c’est-à-dire de sa forme.

Comme un film

En amont de l’événement, l’équipe de production avait déclaré : « Notre plan est que les Oscar de cette année ressemblent à un film, et pas à une émission de télévision. »

C’est au cinéaste Steven Soderbergh que l’Académie des arts et des sciences du cinéma a confié ladite production (Glenn Weiss officiait comme réalisateur pour une sixième fois). Que dire, sinon que Soderbergh, qui a par le passé conçu des films entiers avec un téléphone cellulaire, était un bon choix pour relever les défis inhérents à la pandémie.

Judicieusement décloisonnée à un moment où la planète entière fait une surdose de confinement, cette 93e cérémonie s’est déroulée en plusieurs endroits : à la mythique Union Station de Los Angeles, gare qui servit de décor à quantité de films, dont Blade Runner (savoureux clin d’œil au moment de l’Oscar du meilleur montage), au Dolby Theatre, fief de l’Académie depuis 2002, ainsi que dans une vingtaine de sites satellites de par le monde (formidable segment avec Bong Joon-ho en Corée du Sud pour l’Oscar de la meilleure réalisation).

Rehaussé par la présence d’un D.J. de luxe en la personne de Questlove, le mouvement d’ensemble était bien réglé et a permis une vraie célébration du cinéma. Affirmer qu’on était à des lieues du triste spectacle des Golden Globes, avec ses défaillances de Zoom et ses malaises en série, tient de l’euphémisme.

Concrètement, l’idée d’une cérémonie à l’image d’un film s’est traduite, dès l’ouverture, par un générique sur fond de — très élégant — plan-séquence arrimé à l’actrice et réalisatrice Regina King, première présentatrice de la soirée. Le tout, en lieu et place d’un énième numéro musical Broadway-esque.

En présentant les finalistes pour les deux Oscar d’écriture, au commencement, Regina King a donné le ton en y allant de courtes biographies axées sur la naissance d’une passion pour le cinéma chez chacun d’eux. Le principe fut repris, créant un sentiment d’intimité accru, et à vrai dire inédit pour les Oscar, avec les artisans en lice. Un beau flash.

Pour l’anecdote, après le report du 28 février au 25 avril, cette cérémonie-ci est devenue la plus tardive sur le calendrier depuis la première télédiffusion, en 1953. C’était aussi la première fois, mais cela demeure exceptionnel, affirme l’Académie, que des films présentés uniquement en vidéo sur demande ou sur plateforme numérique, étaient admissibles.

Petit coup de théâtre

On aurait voulu voir monter plus haut Promising Young Woman, film coup de cœur, film coup-de-poing, avec son récit post-#MoiAussi percutant. Carey Mulligan, à qui les membres votants ont préféré Frances McDormand, y est exceptionnelle. Toutefois, on se réjouit de cet Oscar du meilleur scénario original remis à la réalisatrice Emerald Fennell, dont c’était là le premier film.

Dans la catégorie vis-à-vis du meilleur scénario adapté, Florian Zeller et Christopher Hampton l’ont emporté pour The Father : un petit coup de théâtre, fort à propos puisqu’il s’agit de l’adaptation d’une pièce, car on prédisait cet Oscar à Nomadland. Or, au-delà de son histoire d’un octogénaire qui sombre dans la démence, cet excellent film qu’est The Father traite de la fragilité humaine, sujet porteur en 2020-2021 s’il en fut. Moins surprenante fut la victoire d’Anthony Hopkins, poignant dans le rôle-titre.

L’Oscar du meilleur film international attribué à Drunk (Alcootest), de Thomas Vinterberg, tenait de la certitude, tout comme ceux du meilleur long métrage d’animation et de la meilleure musique obtenus par Soul, de Pete Docter.

Malgré ses dix nominations, Mank, la lettre d’amour au métier de scénariste et à l’Âge d’or d’Hollywood signée David Fincher, a reçu une fin de non-recevoir dans les catégories « de pointe ». Le film a néanmoins remporté les Oscar de la meilleure direction photo et de la meilleure direction artistique.

Sound of Metal s’est distingué dans les catégories du meilleur son et du meilleur montage. The Trial of the Chicago 7, d’Aaron Sorkin, est reparti bredouille.

Place à la diversité

Au sein des nominations, on a pu relever un intérêt marqué pour l’histoire afro-américaine par l’entremise d’œuvres revisitant des figures politiques et culturelles emblématiques ou injustement méconnues. On pense à Judas and the Black Messiah, Ma Rainey’s Black Bottom, One Night in Miami…, de même qu’à The United States vs. Billie Holiday.

À cet égard, l’appel à « refuser la haine » envers qui que ce soit lancé par Tyler Perry, lauréat du prix humanitaire Jean Hersholt, a résonné. Idem pour le discours prononcé par Mia Neal en recevant, avec ses collègues de Ma Rainey’s Black Bottom, l’Oscar des meilleurs maquillages et meilleures coiffures, le premier remis à des artisans noirs dans cette catégorie.

Comme prévu, Judas and the Black Messiah a valu à Daniel Kaluuya l’Oscar du meilleur acteur de soutien dans le rôle du leader assassiné de Black Panthers de Chicago, Fred Hampton.

En tenant compte des gains de Chloé Zhao, dont le Nomadland traite qui plus est d’une communauté vivant en marge de la société, les Oscar ont brillé cette année en matière de diversité et de désir d’inclusion. Cela, cinq ans après l’apparition du mouvement de contestation #OscarSoWhite. Il faut dire que l’Académie a déployé différentes mesures afin d’être plus inclusive en ce qui a trait à l’adhésion de ses membres. En espérant que la tendance se maintiendra.

Quoi qu’il en soit, il y aurait pour le futur beaucoup à garder de cette 93e cérémonie imaginée par Steven Soderbergh, pandémie ou pas.