«Gunda»: élégie pastorale

Le film a beau être superbe, il n’est pas «cute». Si Gunda rend compte de cette sensibilité en faveur des droits des animaux et trahit un regard foncièrement empathique, le documentaire n’est toutefois pas militant.
Photo: Elevation Pictures Le film a beau être superbe, il n’est pas «cute». Si Gunda rend compte de cette sensibilité en faveur des droits des animaux et trahit un regard foncièrement empathique, le documentaire n’est toutefois pas militant.

Le documentaire Gunda s’ouvre sur la naissance d’une portée de porcelets qui, sitôt mis au monde, s’agrippent aux tétines de leur mère. Cette truie est la Gunda du titre du documentaire de Victor Kossakovski, une œuvre en noir et blanc dénuée de parole ou de présence humaine autre que hors champ. Le film suit l’animal et ses petits dans la ferme, tout en s’intéressant en parallèle à des vaches, ainsi qu’à un poulet à une patte. Original et très, très achevé sur le plan formel, Gunda s’avère étonnamment poignant.

Victor Kossakovski, cinéaste d’origine russe, n’en est pas à son premier documentaire exempt ou quasi exempt de dialogues (voir le très beau Aquarela ; 2018). Kossakovski ne manifeste en outre aucun intérêt pour l’anthropomorphisme animalier à la Babe(Chris Noonan, 1995) et ne recourt pas davantage à une narration explicative : l’image se suffit à elle-même.

En phase avec cette approche, aucune musique ne vient pousser une émotion ou une autre. Les bruits ambiants, filtrés et modulés avec soin, tiennent lieu d’écrin sonore.

La grammaire visuelle est aussi variée que judicieuse, de l’emploi du très gros plan à celui du ralenti. On a droit à de magnifiques tableaux champêtres, tel celui montrant, au gré d’un lent travelling semi-circulaire, Gunda se laisser choir contre un tronc d’arbre coupé pour la tétée de sa progéniture.

Kossakovski utilise également de manière inspirée l’ouverture rectangulaire pratiquée dans la cabane de planches qui abrite Gunda (vraie protagoniste, le poulet unijambiste arrivant au tiers du film et les vaches, passé le mitan). Le documentariste en fait à répétition un cadre à l’intérieur du cadre : un dispositif simple, mais qui génère une foule de moments de poésie.

Pour autant, on n’est jamais dans une joliesse plaquée, aussi soignée soit la facture. Les réalités de la ferme sont bien présentes : il y a de la boue et de la poussière à foison.

Regard empathique

Le film doit beaucoup à la direction photo d’Egil Håskjold Larsen. Contrasté la plupart du temps mais parfois vaporeuse, comme lorsque les porcelets s’ébattent à l’extérieur sous le soleil matinal, le noir et blanc séduit l’œil. Un travail sur la lumière.

Or, le film a beau être superbe, il n’est pas « cute ». Il faut dire que l’un des producteurs est Joaquin Phoenix, acteur qui, on s’en souviendra, avait livré aux Oscar, en guise de remerciements, un plaidoyer ému en faveur des droits des animaux. Si Gunda rend compte de cette sensibilité et trahit un regard foncièrement empathique, le documentaire n’est toutefois pas militant.

Kossakovski filme et laisse au public le soin de tirer ses propres conclusions — puis de s’arranger avec sa propre conscience. À cet égard, Gunda fait preuve d’un tact infini dans son évocation de l’inéluctable. Mais peut-être est-ce justement pour cela que cette élégie pastorale marque à ce point. À la fin, même les plus convaincus des carnés sont certains d’avoir les yeux mouillés.

Gunda

★★★★

Documentaire de Victor Kossakovski. États-Unis–Norvège, 93 minutes. Au cinéma du Parc dès le 23 avril.