«Moffie»: tue et sois un homme

L’acteur Kai Luke Brummer dans le rôle de Nicholas van der Swart
IFC Films L’acteur Kai Luke Brummer dans le rôle de Nicholas van der Swart

Afrique du Sud, 1981. En plein apartheid, la minorité blanche, dominante sur le plan politique, a mis en place des mesures de conscription. Dès l’âge de 17 ans, les garçons blancs sont contraints à un service militaire obligatoire de deux ans qui comprend un tour à la frontière de l’Angola, avec qui le pays est en conflit. C’est dans ce contexte que Nicholas se retrouve dans un camp d’entraînement synonyme, pour lui, de contrée ennemie. De fait, Nicholas doit coûte que coûte cacher son homosexualité, à défaut de quoi, des conséquences funestes l’attendent. Réalisé par Oliver Hermanus, d’après un roman autobiographique d’Andre Carl van der Merwe, Moffie est tout à la fois récit initiatique, voyage au bout de l’enfer et rêverie homoérotique.

Le film formule en outre une critique sociopolitique virulente dans sa manière de montrer, dans toute son horreur banalisée, le racisme institutionnalisé. On songe notamment, au premier acte, à cette scène lors d’un arrêt en gare, où un futur cadet invective et humilie, sous les encouragements de ses compagnons, un homme noir qui a eu le malheur de se trouver là. La séquence culmine par un gros plan silencieux de ce dernier, ébranlé. L’image fait mal, mais elle est paradoxalement magnifique dans sa capacité à capter le port de tête demeuré très digne de l’homme.

L’homophobie est présentée comme tout aussi endémique — en langue afrikaans, moffie signifie « tapette ». Si ce mot (faggot en V.O.) est proféré enguise de dénigrement suprême par le sergent avant d’être scandé par la meute de cadets, la découverte que certains de ceux-ci sont gais (ou juste en manque de sexe, voire d’affection) se traduit par un internement psychiatrique précédé d’un passage à tabac.

Malgré les risques encourus, des moments de tendresse volés surviennent, comme lorsque, une nuit, Nicholas et un ami d’infortune se réchauffent mutuellement dans une tranchée. En amont, on les aura vus creuser ce trou aux allures de tombe, de l’aube baignée d’une brume dorée jusqu’au crépuscule bleuté.

Sans jamais suggérer qu’ils s’équivalent, Moffie dresse un parallèle intéressant entre racisme et homophobie, les manifestations haineuses de l’un et de l’autre fléaux semblant, dans le film, provenir du même lisier patriarcal blanc, et hétérosexuel jusqu’à la caricature tragique.

Quoi qu’il en soit, des plans comme ceux mentionnés, prégnants de par leur nature contradictoire qui allie le beau dans la facture et le laid dans l’action, sont nombreux.

En l’occurrence, toutes les compositions, sans exception, dénotent une rigueur formelle absolue. De-ci, de-là, Full Metal Jacket, de Stanley Kubrick, revient en mémoire (y compris lors d’un hommage direct), autant pour le souci maniaque du détail visuel caractéristique du cinéaste que pour l’idée d’apprentis soldats soumis à un entraînement tenant du processus de déshumanisation. À l’autre extrême du faisceau, on discerne l’influence nette de Beau travail, de Claire Denis, autre récit de camp d’entraînement, avec cette fois à la clé une homosexualité exacerbée à force d’être tue, notion que reprend et magnifie Oliver Hermanus.

Un peu de lumière

Tout du long, le cinéaste procède par opposition. Hormis ce principe évoqué de beauté formelle venant, par effet de contraste, accroître la laideur de situations données, ladite opposition se vérifie également dans les choix musicaux. Ainsi, au commencement, lorsqu’on fait la connaissance de Nicholas à l’occasion d’un souper d’au revoir dans sa famille, le côté factice de la bonhomie affichée est révélé par une partition minimaliste rappelant un bruit de scie qui serait parfait dans un film d’horreur.

À l’inverse, lors des premières séances d’entraînement cauchemardesques, les notes douces et mélancoliques du Trio pour piano et cordes numéro 2, de Schubert, s’élèvent pour, là encore, faire ressortir davantage la foncière barbarie de ce qui est vu.

Par quelque miracle, mais peut-être au fond est-ce par la grâce de l’art, Moffie parvient à extraire un peu de lumière, comme un espoir diffus, à ces ténèbres humaines.

 

Moffie (V.O.)

★★★★ 1/2

Drame d’Oliver Hermanus. Avec Kai Luke, Brummer Ryan de Villiers, Matthew Vey. Afrique de Sud–Grande-Bretagne, 2019, 99 minutes. En VSD maintenant sur AppleTV et iTunes, et cet été à la chaîne IFC Films Unlimited.

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