«Garçon chiffon»: jeune homme blessé

Dans «Garçon chiffon», Nicolas Maury se révèle, n’hésitant pas à grappiller dans ses souvenirs d’enfance, les travers de la faune cinématographique parisienne, et peut-être aussi une vie sentimentale en dents de scie, marquée par les infidélités et la jalousie.
Photo: Axia Films Dans «Garçon chiffon», Nicolas Maury se révèle, n’hésitant pas à grappiller dans ses souvenirs d’enfance, les travers de la faune cinématographique parisienne, et peut-être aussi une vie sentimentale en dents de scie, marquée par les infidélités et la jalousie.

La symbolique apparaît sans doute plus grande que la réalité, mais débuter au cinéma à 11 ans sous le regard de Patrice Chéreau dans Ceux qui m’aiment prendront le train (1998) impose en quelque sorte une direction : vers le refus des compromis, avec en prime quelques tourments. Nicolas Maury la revendique dans Garçon chiffon, son premier essai derrière la caméra, lui dont la carrière d’acteur fut jalonnée d’autres rencontres sous le signe de l’exigence, telles celles avec Emmanuelle Bercot et Olivier Assayas. Qui ne donnent pas tout à fait dans une légèreté comparable à celle de la série télévisée Dix pour cent (intitulée ici Appelez mon agent), où il incarne un être à la fois timoré et ambitieux, et qui l’a révélé au grand public.

Dans Garçon chiffon, Nicolas Maury se révèle tout autant, n’hésitant pas à grappiller dans ses souvenirs d’enfance, les travers de la faune cinématographique parisienne, et peut-être aussi une vie sentimentale en dents de scie, marquée par les infidélités — que serait le cinéma français sans cela ! —, mais aussi une jalousie maladive. La sienne, ou du moins celle de son alter ego Jérémie, semble incurable et empoisonne tous ses rapports. C’est d’abord le cas avec son conjoint, Albert (Arnaud Valois), puis avec sa mère Bernadette (Nathalie Baye, une retenue digne de la dentelle), chaque homme s’approchant d’elle, qu’il s’agisse d’un client de son auberge ou de son bras droit d’occasion, ressemble à une menace aux yeux de son fils.

Pour cet acteur dont la carrière ne va nulle part, de même que ses amours, la fuite hors de Paris ressemble à une planche de salut, d’autant plus qu’il traîne avec lui un exemplaire de la pièce L’éveil du printemps, de Frank Wedekind, et la chance d’une audition qui pourrait tout changer — du moins sur le plan professionnel. Se réfugier chez Bernadette dans le Limousin, c’est retrouver ses émois de gamin accro à Vanessa Paradis (la chanteuse comme l’actrice), quelques figures du passé suscitant surtout son inconfort, et une mère aimante, avec son franc-parler, elle qui l’a affublé depuis longtemps du surnom « Chiffon ». Même la mort de son ex-conjoint, et père de Jérémie, arrive difficilement à fragiliser cette femme, préférant pleurer discrètement. Contrairement à son fils qui en fait des tonnes, peu importe le lieu ou l’occasion.

À la fois totalement déboussolé, même à travers Paris pour retrouver une association de jaloux anonymes, et farouchement déterminé, au point de surveiller Albert à distance, Jérémie poursuit une trajectoire sinueuse vers un semblant d’équilibre, entre bouffonneries, jusque sur la cuvette, et coups d’éclat, devant des religieuses médusées. Ce portrait, narcissique et peu flatteur, apparaît totalement assumé par Nicolas Maury, prétexte également à dépeindre la jungle cinématographique, offrant par exemple à Jean-Marc Barr et surtout à Laure Calamy deux exemples fabuleux de ce que l’industrie peut contenir d’oiseaux rares, et de carnassiers…

Ces séquences, et d’autres où des acteurs de métier traversent l’écran, parfois en coup de vent, dont Isabelle Huppert, sont autant de jolies parenthèses placées un peu partout dans ce grand journal intime où la censure ne semble avoir aucune prise. Et c’est aussi ce qui constitue le talon d’Achille de ce Garçon chiffon, déballage intarissable comme si la vie de son auteur en dépendait, accumulant les postures tragicomiques où le récit parfois s’enlise.

Tous ces débordements, jusque dans les vêtements du héros, dont certains d’un kitsch aveuglant, cherchent constamment à attirer l’attention des autres pour simplement exister, et pas seulement lorsqu’il monte sur scène. Ce qui en fait un film foisonnant, au rythme hachuré, parfois traînant, vagabondant entre les genres, jusqu’à piquer des idées musicales à Christophe Honoré, un autre cinéaste avec qui Nicolas Maury a collaboré. De ce vaste catalogue de références et d’influences émerge la sincérité d’un cinéaste en devenir, refusant pour le moment de contenir ses envies, et encore moins ses larmes.

 

Garçon chiffon

★★★

Comédie dramatique de Nicolas Maury. Avec Nicolas Maury, Nathalie Baye, Arnaud Valois, Théo Christine. France, 2020, 108 minutes. En salle.

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