«Nomadland»: quête de liberté, quête d'absolu

La cinéaste peut compter sur le talent extraordinaire de Frances McDormand, qui se fond dans la peau de l’héroïne jusqu’à la fusion parfaite. En cela qu’on a beau connaître l’immense actrice, on cesse de la voir puisqu’à sa place, il n’y a plus que Fern.
Searchlight Pictures La cinéaste peut compter sur le talent extraordinaire de Frances McDormand, qui se fond dans la peau de l’héroïne jusqu’à la fusion parfaite. En cela qu’on a beau connaître l’immense actrice, on cesse de la voir puisqu’à sa place, il n’y a plus que Fern.

À l’approche de la soixantaine, Fern n’a plus d’attaches. Littéralement. Depuis la fermeture de l’usine de gypse d’Empire, au Nevada, où Fern travaillait, la ville est devenue fantôme ; maisons abandonnées, rues désertées. Dans la foulée, le conjoint bien-aimé de Fern est décédé. Bref, d’aucuns pourraient croire que Fern a tout perdu. Or, elle a au contraire gagné quelque chose : sa liberté. En effet, depuis peu, Fern a épousé un mode de vie nomade, travaillant en saison tout en vivant dans sa camionnette aménagée en caravane. Tiré du livre factuel Nomadland : Surviving America in the Twenty-First Century, de Jessica Bruder, Nomadland (V.O., s.-t.f.) offre un portrait de microsociété, et de femme, extraordinaire.

Écrit et réalisé par Chloé Zhao, qui effectue un retour en force après son magnifique The Rider (Le cowboy, 2017), sur les lendemains difficiles d’une jeune star du rodéo ayant subi d’importants dommages cérébraux, Nomadland est une œuvre rare. Car ce n’est pas simplement là un film que l’on regarde, mais que l’on vit.

Comme dans son précédent opus, la cinéaste allie une approche de réalisme social quasi documentaire et une sensibilité poétique. Il en résulte une succession de tableaux d’une âpre splendeur, telle cette séquence où, au crépuscule, Fern avance dans une plaine, fanal à la main : ces cieux pastel, cette lueur brillante que porte la protagoniste, cette silhouette solitaire…

La composition est toute simple, et pourtant, on a les yeux rivés à l’image, fasciné. D’ailleurs, ladite séquence a fini par servir à illustrer l’une des affiches virtuelles du film.

Pour autant, on n’est jamais distrait par la beauté de scènes individuelles, l’ensemble s’avérant d’une complète et totale cohésion.

Aux origines de l’errance

Le fond n’a pas à pâlir par rapport à la forme, puisqu’il y a ici ample matière à réflexion. Par exemple, on remarquera qu’au sein de cette communauté de nomades que l’on découvre en même temps que Fern, une néophyte qui apprend au jour le jour les rudiments de ce type de simplicité volontaire, la moyenne d’âge est somme toute assez élevée.

Ainsi, nombreux sont les retraités qui n’ont tout simplement pas eu les moyens de conserver leur maison, voire de payer un loyer. Dur constat.

D’autres sont en revanche partis en quête d’eux-mêmes après quelque épreuve ou un deuil, loin des distractions et heurts modernes… Dans le film, deux passages poignants, l’un vers le début, l’autre vers la fin, et qui se font écho, montrent un cercle de nomades partageant autour d’un feules raisons les ayant motivés à changer aussi radicalement d’existence.

Cela dit, Chloé Zhao ne cherche pas à émouvoir pour émouvoir, laissant plutôt les émotions naître naturellement de situations qu’elle prend le temps de camper. La cinéaste peut en outre compter sur le talent extraordinaire de Frances McDormand (Fargo, Three Bilboards Outside Ebbing, Missouri), qui se fond dans la peau de l’héroïne jusqu’à la fusion parfaite. En cela qu’on a beau connaître l’immense actrice, on cesse de la voir puisqu’à sa place, il n’y a plus que Fern.

La vedette est entourée d’un mélange de comédiens chevronnés et de non-professionnels, dont plusieurs sont de véritables nomades (merveilleuse Linda May, touchant Bob Wells). Côté acteurs de métier, David Strathairn (Dolores Claiborne, Good Night and Good Luck), par qui s’ouvre une possible avenue amoureuse exempte de tout sentimentalisme dans le traitement, est comme toujours excellent.

Faire œuvre humaine

Depuis son dévoilement festivalier, Nomadland cumule les éloges et les honneurs, et c’est mérité. Tellement d’enseignements, tellement d’humanité…

En référence aux dernières parcelles d’ancrage qui la retiennent, Fern confie à un moment : « Ce dont on se souvient vit. J’ai trop vécu en me souvenant. »

Ce sont là de sages paroles. Il n’empêche, on ne pourra faire autrement que de se souvenir longtemps de ce film-là.

 

Nomadland (V.O. et V.O. s.-t.f.)

★★★★★

Drame de Chloé Zhao. Avec Frances McDormand, Linda May, Bob Wells, David Strathairn. États-Unis, 2020, 108 minutes. En salle et sur la bannière Star de Disney+.

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