Doublage: ce besoin de «s’entendre»

Au Québec, on fait du doublage depuis les années 1960.
Photo: iStock Au Québec, on fait du doublage depuis les années 1960.

Au cinéma, il y a quelque chose de fondamentalement paradoxal dès lors qu’il est question de doublage. En effet, il s’agit d’un art qui, plus il est maîtrisé, moins il sera remarqué. On ne parle pas simplement ici d’une mauvaise synchronisation entre les paroles entendues et le mouvement des lèvres d’un acteur venant briser l’illusion, mais d’une foule de détails allant d’une respiration placée au bon endroit au recours à un niveau de langage approprié aux personnages et au contexte de l’action. Au Québec, on fait du doublage depuis les années 1960. Dans le cadre de notre série Devoirs de français, on a rencontré l’actrice doubleuse Violette Chauveau, puis les codirecteurs de la société de doublage Cinélume, afin de faire le point sur cet art en évolution.

Active à la télévision, au cinéma et surtout au théâtre, son premier amour, l’actrice Violette Chauveau est également une doubleuse chevronnée. En fait, elle avait à peine terminé ses études lorsqu’elle se retrouva dans un studio de doublage. « Je venais juste de sortir du Conservatoire d’art dramatique de Montréal et, comme beaucoup d’étudiants le font alors, je passais des auditions au Théâtre de Quat’Sous, auxquelles assistent plusieurs agents d’artistes, de casting, des metteurs en scène et des réalisateurs, explique-t-elle. Je faisais une scène tirée d’une pièce de [Fernando] Arrabal dans laquelle j’incarnais une actrice déchue et où, à un moment, je jouais une petite fille. »

Impressionnée par ce passage en particulier, une directrice de casting convia la jeune comédienne à une audition pour le doublage d’une série animée : Le magicien d’Oz. Elle décrocha le rôle de Dorothée. « Je n’avais jamais fait ça ! J’ai eu pour directeur de doublage Vincent Davy, l’un des meilleurs qui soit. Il a apporté au doublage l’excellence d’un orfèvre. »

Pendant ses sessions de doublage, d’autres directeurs vinrent l’observer. « Ils voulaient savoir qui était cette jeune comédienne capable de faire des voix d’enfants — je ne l’ai su qu’après. » Quantité de rôles de petites filles et d’adolescentes furent confiés à Violette Chauveau dans la foulée, y compris celui d’Ariel dans La petite sirène, de Disney.

Une « méta-interprétation »

Parce qu’on ne voit pas le doubleur en action pendant qu’on regarde le film, on a tendance à oublier qu’il y a jeu, qu’il y a interprétation, ou, plutôt, « méta-interprétation ».

« Je me sens la responsabilité de livrer un résultat qui soit le plus proche possible de ce qu’a fait l’actrice en anglais : c’est un respect du travail de l’autre. Je dois être à l’écoute totale du corps, de la bouche, du souffle de l’actrice sur l’écran. Je trouve fascinant de suivre le trajet émotif de la comédienne devant moi ; d’identifier et de reproduire les choix qu’elle a faits. C’est comme si on devait dire juste, mais dans un rythme qui est faux. C’est très intéressant parce que, comme comédienne, ça garde ton instrument en forme : tu es obligée de travailler ta diction, ta voix, ta connexion émotive… »

Pour autant, tous les acteurs ne sont pas friands de la chose, ou doués pour cela. « De nombreux excellents comédiens sont rebutés par la technique inhérente au doublage. C’est un art en soi. » (Voir encadré)

Au fil du temps, Violette Chauveau est devenue la voix dite « officielle » de plusieurs actrices, dont Winona Ryder (Beetlejuice, Bram Stoker’s Dracula, The Age of Innocence) et Toni Collette (Muriel’s Wedding, Hereditary, Knives Out). C’est-à-dire que, pour peu qu’un de leurs films soit doublé ici, c’est normalement vers elle que l’on se tourne. À force de les côtoyer par écran interposé, elle a développé une connaissance accrue de ces actrices.

« On finit par identifier leurs tics, lorsqu’elles en ont, ou leurs caractéristiques. Plus on double une comédienne, plus on “tombe” facilement dans sa bouche. Plus on la double, plus on parvient à s’adapter à son physique, à sa respiration, à son débit… C’est certain que les actrices que je double souvent se transforment selon leurs personnages, mais derrière, leur instrument demeure le même. Justement, ce que j’adore chez Toni Collette, c’est qu’elle se métamorphose constamment : elle prend tout le temps des risques. »

Le défi des plateformes

Fondée en 1965 par Yordan Nicolov, la société de doublage Cinélume est l’une des premières à avoir fait du doublage au Québec. Selon l’Association nationale des doubleurs professionnels, l’industrie emploie plus de 800 personnes, dont 300 comédiens.

« À l’époque, on faisait surtout des traductions de vidéo d’entreprises, par exemple pour Hydro-Québec. Le doublage a commencé peu après, avec des films, mais surtout avec des séries télévisées », précise Alexandre Da Sylva, codirecteur avec Francine Martel de Cinélume.

« Il y a eu des hauts et des bas, mais depuis toujours, c’est difficile parce qu’on fait face à un pays, la France, qui a des lois en matière de doublage : tout ce qui est diffusé sur le territoire français doit être doublé là-bas. Au Québec, on ne s’est jamais doté d’une telle loi. Je crois qu’il y a déjà eu une intention de faire une loi, mais ça n’a jamais abouti », précise-t-il.

 

De son côté, Francine Martel rappelle le travail de démarchage de Yordan Nicolov, qui fit énormément de sensibilisation quant à la capacité québécoise de réaliser des doublages de qualité, mais avec cette plus-value consistant à respecter notre « spécificité » — un mot qui revient maintes fois lors de l’entretien virtuel.

« De façon générale, il y a une belle ouverture de la part des studios », souligne Francine Martel, qui rappelle qu’habituellement, les compagnies de doublage traitent avec les distributeurs québécois et, pour le cinéma hollywoodien, directement avec les grands studios.

« En ce qui concerne les plateformes toutefois, il y a encore du travail à faire ; il y a une compréhension qui n’est pas encore là. Mais il y a des percées, comme chez Amazon Prime, pour qui on a doublé récemment la série Frank of Ireland [dès le 16 avril] et auparavant Small Axe, de Steve McQueen, ou la série Flack. »

Cinélume double d’ailleurs la deuxième saison de Flack ces jours-ci. Il n’empêche, en matière de plateformes, il reste beaucoup à faire. « À ce stade, c’est notre défi principal : faire notre place sur les plateformes, dans la série surtout, en gardant notre couleur, notre spécificité, tout en proposant un doublage qui s’exporte bien. Le cinéma va rester, mais les plateformes, c’est le gros marché », soutient Francine Martel.

Or, des géants comme Netflix font jusqu’ici la sourde oreille. « Netflix semble avoir une exclusivité avec la France : même pour des productions tournées au Canada, rien n’oblige Netflix à doubler au Québec », déplore Alexandre Da Sylva.

« Ça, ce serait l’une de nos premières demandes : exiger que tout ce qui a du contenu canadien, qui a reçu du financement canadien, soit doublé ici, au Québec », ajoute Francine Martel.

Une industrie qui évolue

En plus de cinquante ans, le doublage a évolué. Outre le volet technique revu et corrigé en fonction des avancées informatiques, l’industrie se montre de plus en plus sensible sur le front de la diversité.

« On a ouvert nos portes afin d’offrir des séances d’information auprès des communautés culturelles, dans le but d’inciter les gens à venir faire du doublage. On a donné des formations, et on en donne encore, de concert avec l’UDA. C’est important pour les clients et c’est important pour nous », affirme Francine Martel.

« Devoir se battre contre de gros joueurs comme la France nous force à rester actifs, à nous remettre en question, à nous distinguer », ajoute Alexandre Da Sylva, qui évoque à nouveau la position du Québec face à la France.

Au sujet de cette iniquité, Francine Martel conclut : « C’est capital de revendiquer l’importance de notre spécificité. En doublage, on dit toujours que, quand on ne nous remarque pas, c’est qu’on a bien fait notre travail, mais des fois, il faut se faire remarquer. Il ne faut pas que notre besoin de nous “entendre” se perde. »

 

Les bases d’un art très technique

La compagnie retenue repère d’abord tous les éléments de dialogue dans le film à doubler et note chaque début et chaque fin de phrases, chaque respiration, etc., en un relevé détaillé qui est ensuite synchronisé avec l’image. Un adaptateur se met alors à la tâche en utilisant le scénario et le film en version originale : hormis le sens, il doit respecter dans les échanges traduits le niveau de langage, le style… Il faut parfois trouver des équivalences lorsque, par exemple, une référence culturelle s’avère intraduisible. Par la suite, un directeur de plateau choisit des comédiens doubleurs. Enregistré en solo, chacun voit défiler de courtes « boucles » accompagnées de la bande « rythmo » où sont notés le texte, les rires, les soupirs, tout. S’ensuivent d’autres étapes, telle celle du mixage, afin de respecter la hiérarchie sonore originelle.