«La chef d’orchestre»: un gentil divertissement

Le film s’inspire du destin réel de la Néerlandaise Antonia Brico (interprétée par Christanne de Bruijn), alors âgée de 24 ans, en 1926, dans le film.
Photo: MK2 Mile End Le film s’inspire du destin réel de la Néerlandaise Antonia Brico (interprétée par Christanne de Bruijn), alors âgée de 24 ans, en 1926, dans le film.

Le Festival international du film sur l’art clôt sa 39e édition avec La chef d’orchestre, de la cinéaste néerlandaise Maria Peters. En ligne depuis dimanche, le film prendra l’affiche au cinéma le 2 avril.

La chef d’orchestre (De Dirigent), long métrage de 2018 accessible en vidéo sur demande depuis lors dans divers pays, est un biopic partiel sur Antonia Brico (1902-1989), présentée à tort comme « la première femme cheffe d’orchestre ».

Il relate le parcours semé d’embûches ayant mené cette jeune femme néerlandaise ayant émigré aux États-Unis à réaliser dans les années 1920 son rêve de diriger des orchestres, le métier de chef étant alors une chasse gardée masculine.

Le film est un divertissement honorablement mené, où une importante part de romance entre la musicienne (Christanne de Bruijn, acharnée dans son premier rôle) et un riche héritier (Benjamin Wainwright) ainsi que son amitié avec le musicien de cabaret Robin (excellent Scott Turner Schofield) sont chargées de captiver un large public. Hélas, le mélodrame entre gens beaux et lisses englue le sujet réel du film, la force de l’ambition brisant les conventions.

Le meilleur se trouve donc dans les répliques cinglantes mises dans la bouche d’Antonia, personnalité forte et percutante, et dans la création de l’attachant personnage secondaire de Robin.

Improbables arrangements

À présent, les femmes cheffes sont devenues la tendance du moment au point d’avoir des compétitions qui leur sont réservées. Pourtant, Antonia Brico elle-même ne disait-elle pas dans un documentaire tourné en 1974 : « On est musicien ou pas. Ce n’est pas une affaire de sexe. » Historiquement, La chef d’orchestre nous rappelle à quel point les courageuses pionnières comme Antonia Brico, la Montréalaise Ethel Stark (1910-2012) ou, avant elles, Jane Evrard (1893-1984) en France, se sont heurtées au mur du sexisme enragé. Toutes en sont venues à créer leurs propres orchestres pour diriger. Stark fonda le New York Women’s Chamber Orchestra en 1938 puis la Symphonie féminine de Montréal (1940), Brico dirigea à compter de 1934 le Women’s Symphony Orchestra, créé dans la lignée de l’Orchestre féminin de Paris de Jane Evrard (1930) et surtout dans la foulée du travail de la vraie pionnière : Ethel Leginska (1886-1970) première femme à diriger le Philharmonique de New York en 1925, et qui, entre 1924 et 1932, lança des orchestres féminins à Chicago, à Boston et à Washington.

Comme dans la plupart des films dont le substrat est la musique classique, univers et scénario sont remplis d’incongruités. L’action est recentrée à New York, alors que Brico vivait en Californie. C’est licite, car pratique, mais pourquoi la faire commencer en 1926 ? Car comment imaginer qu’à cette époque Antonia, qui s’appelle alors Willy, n’ait même pas commencé à préparer son examen d’entrée au conservatoire, alors qu’on la voit diriger le Philharmonique de Berlin à peine quatre ans après, en 1930 ?

Il était si simple de respecter une date : Mengelberg, chef hollandais qu’on entend diriger la 4e Symphoniede Mahler dans la scène d’ouverture, a bien dirigé cette symphonie à New York, en février 1921. Cela aurait aussi évité d’être en 1926, un an après avoir déjà vu une femme à la tête du Philharmonique de New York !

On passe sur la gestique de l’actrice quand elle dirige, le choix improbable d’œuvres molasses avec lesquelles elle attaque ses concerts ou le fait qu’elle prépare un concours d’entrée au conservatoire avec l’Opus 111 de Beethoven. Plus fort encore, Brico dirige avant-guerre devant orchestre la Rhapsody in Blue de Gershwin. Or, cette dernière était alors œuvre pour orchestre de jazz. La translation pour grand orchestre symphonique par Ferdé Grofé date de 1942. On en passe, évidemment…

La chef d’orchestre se laisse regarder comme une sympathique bluette sur fond historico-musical romancé. Le chef-d’œuvre sur le thème chef d’orchestre et société reste Le chef d’orchestre (Dyrygent), d’Andrzej Wajda (1980), avec John Gielgud, Andrzej Seweryn et Krystyna Janda. Cette parabole et leçon de vie ne se perd pas dans la cosmétique et les lisses apparences.

La chef d’orchestre

★★ 1/2

Biopic de Maria Peters. Avec Christanne de Bruijn, Benjamin Wainwright, Scott Turner Schofield, Seumas F. Sargent, Gijs Scholten van Aschat, Richard Sammel. Pays-Bas, 2018, 139 minutes. En salle dès le 2 avril.