Benoît Pilon et la société des archéologues disparus

Un des nombreux aspects qui emportèrent l’adhésion de Benoît Pilon est le contexte même du film. «C’est un récit historique très axé sur d’où l’on vient. Ça se passe après la Deuxième Guerre mondiale, juste avant la Révolution tranquille, et c’est une période qui n’a pas été traitée très souvent, il me semble.»
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Un des nombreux aspects qui emportèrent l’adhésion de Benoît Pilon est le contexte même du film. «C’est un récit historique très axé sur d’où l’on vient. Ça se passe après la Deuxième Guerre mondiale, juste avant la Révolution tranquille, et c’est une période qui n’a pas été traitée très souvent, il me semble.»

À l’hiver 1949, le jeune Émile arrive dans un collège pour garçons de Charlevoix, la mort dans l’âme. L’adolescent devrait pourtant se réjouir, car, en ces murs, il fera la connaissance d’un enseignant qui bouleversera son existence, pour le mieux : le frère Jean, un prêtre passionné d’histoire en général et d’archéologie en particulier, et dont les vues avant-gardistes ne sont pas bien perçues en hauts lieux. Si, au Québec, la Grande Noirceur prévaut alors toujours, des lueurs commencent à poindre çà et là. Le frère Jean est l’une d’elles. Son rôle central dans le film Le club Vinland est la raison principale pour laquelle le réalisateur Benoît Pilon voulut s’impliquer dans le projet.

Imaginé par Normand Bergeron, à qui se joignirent Marc Robitaille et, plus tard, Benoît Pilon lui-même, le scénario est en effet centré sur un enseignant qui joue un rôle décisif dans le parcours d’un jeune, voire de plusieurs jeunes. « Le fait que ça se déroule dans le milieu de l’enseignement, avec ce professeur qui va changer la vie d’Émile, ça me touchait intimement », confie Benoît Pilon.

« D’abord, mon père était prof. Ensuite, j’ai moi-même eu sur ma route, en 5e secondaire, un enseignant qui a joué un rôle comme celui du frère Jean. C’était en plus dans un collège de frères : le collège Saint-Paul, à Varennes. C’était un jeune frère, très dynamique. Il nous laissait faire toutes sortes d’expérimentations, nous faisait écrire de la poésie… Surtout, il nous a poussés à monter une pièce dethéâtre : En pièces détachées, de Michel Tremblay. C’est à moi qu’on avait confié la mise en scène. J’avais 17 ans, et j’ai alors pris conscience pour la première fois que je pouvais faire ça, que ça m’était possible, accessible. »

Quand on parle d’une influence déterminante, difficile de trouver meilleur exemple. Pour l’anecdote, Le club Vinland s’ouvre sur une pièce de théâtre étudiante : une création où des Vikings accostent avant Christophe Colomb (et où la présence des Premières Nations rappelle que l’appellation « Nouveau Monde » est chose toute relative). Plus tard, le frère Jean (Sébastien Ricard) amènera ses élèves faire des fouilles le long du fleuve.

Bref, Le club Vinland est une ode à ces mentors issus du corps professoral. La comparaison est sans doute facile, mais pensez à La société des poètes disparus avec des soutanes.

Une situation similaire

Orphelin de père, mort à la guerre, Émile (Arnaud Vachon) est envoyé en pension non pas parce que sa mère (Émilie Bibeau) veut s’en débarrasser, mais parce qu’elle veut s’assurer qu’il recevra le genre d’éducation qu’elle n’a pas eue. Face au chevronné Sébastien Ricard et à plusieurs autres enfants très doués n’en étant pour plusieurs pas à leur premier passage devant une caméra (Alexandre Perreault, Alexis Guay, Xavier Rivard-Désy), le nouveau venu Arnaud Vachon est une révélation dans le rôle d’Émile.

« J’avais adoré l’expérience de travailler avec un enfant non-acteur [Paul-André Brasseur] sur Ce qu’il faut pour vivre, pour de belles interactions avec Natar Ungalaaq. »

D’ajouter Benoît Pilon, son travail en documentaire l’aida également. « Je pense à Roger Toupin, épicerie variété, où il m’est arrivé de « mettre en scène » Roger, par exemple pour recréer des moments de solitude. Cela dit, j’ai beau aimer travailler avec des non-professionnels, ici, j’ai fait des auditions et j’ai choisi des jeunes dont je sentais qu’ils pourraient rendre avec justesse une gamme d’émotions. J’ai ratissé large, notamment sur Facebook : je ne voulais pas me limiter aux agences. Ce que je trouvais intéressant avec Arnaud, c’est qu’il se trouvait un peu dans une situation similaire à celle de son personnage : comme Émile qui arrive au collège un peu comme un chien dans un jeu de quilles, Arnaud arrivait sans la même expérience que plusieurs de ses collègues. »

La chimie fut immédiate, se réjouit le réalisateur, qui décrit un tournage merveilleux, y compris lors de la séquence clé des fouilles archéologiques.

Ces figures émergentes

Un autre aspect qui emporta l’adhésion de Benoît Pilon est le contexte même du film. « C’est un récit historique très axé sur d’où l’on vient, note le cinéaste. Ça se passe après laDeuxième Guerre mondiale, juste avant la Révolution tranquille, et c’est une période qui n’a pas été traitée très souvent, il me semble. L’Église, le clergé, contrôlait tout : la santé [Benoît Pilon en traita dans Ce qu’il faut pour vivre], l’éducation ; c’était sous Duplessis. Mais il y avait des gens qui commençaient à ruer dans les brancards, y compris au sein de l’Église, et qui disaient : “Il faut s’ouvrir au monde.” Ces figures émergentes étaient annonciatrices de ce qui allait venir dans les années 1960. »

Dans le film, on peut voir le frère Visiteur (Guy Thauvette) outré par le manifeste artistico-politique Refus global, entre autres exemples de temps tiraillés. L’un des frères se voit en outre personnellement interpellé par la grève des mineurs d’Asbestos : un événement charnière.

« Lorsqu’on a fait des recherches plus poussées concernant les éléments historiques, celui-là s’est manifesté : le fait que la grève de l’amiante soit survenue en 1949. On a donc intégré la grève dans les versions finales. Je trouve que ça enrichit la trame de fond ; on n’en traite pas directement, mais c’est là, et ça informe sur l’époque. »

Il ne s’agit pas là du seul ajout au scénario. Lorsque Benoît Pilon s’attela à la coécriture, il eut une requête très précise : « Dans les versions initiales, le milieu religieux et celui des collèges étaient dépeints de manière peut-être un peu trop gentille. C’était comme si le frère Jean évoluait dans un environnement très positif… Ayant fait un documentaire sur les orphelins de Duplessis, Nestor et les oubliés, qui portait sur les abus perpétrés par des membres du clergé à l’époque, je ne pouvais pas faire un film où ce ne serait pas là en toile de fond quelque part. Ç’a été accepté très vite par mes collègues et par Chantal Lafleur, la productrice — ç’a été un travail d’équipe exceptionnel, sans conflit d’ego. Par contre, je ne voulais pas tirer l’histoire vers ça ; je ne voulais pas que ce soit à l’avant-plan. Il y a un frère abuseur, mais je voulais qu’on reste sur la figure d’exception que constitue le frère Jean. »

Tout cela dans un souci de vraisemblance, de véracité historique.

Un film à saveur historique en dit souvent aussi long sur l’époque qu’il dépeint que sur celle dans laquelle il a été tourné : on aborde l’histoire avec nos yeux d’aujourd’hui.

 

D’hier à aujourd’hui

Parlant de véracité historique, le film eut la permission de tourner au Centre Saint-Joseph de la fraternité sacerdotale Saint-Pie X, à Saint-Césaire. Hors de l’enceinte de ce lieu parfaitement préservé et dont la communauté est régie selon les dogmes antérieurs à Vatican II, on sent partout un souci d’authenticité, que ce soit dans les voitures ou les costumes, comme ces chandails de laine exhibés lors d’une partie de hockey en plein air.

Pendant qu’on discute de différents éléments inhérents à une telle reconstitution historique, Benoît Pilon a cette réflexion : « Un film à saveur historique en dit souvent aussi long sur l’époque qu’il dépeint que sur celle dans laquelle il a été tourné : on aborde l’histoire avec nos yeux d’aujourd’hui. »

En gardant cela à l’esprit, et sachant que Le club Vinland se veut un hommage à l’enseignement, le contraste entre la déférence montrée dans le film et la détresse actuellement dénoncée par la profession apparaît encore plus saisissant.

« La pandémie nous a appris que les travailleurs essentiels, les travailleurs de la santé, n’étaient pas très bien traités. Je pense que c’est la même chose avec les enseignants, qui se dévouent corps et âme. Il faut que cette profession-là soit valorisée davantage. On leur confie nos enfants. C’est fondamental dans une société. »

Le film Le club Vinland prend l’affiche le 2 avril.

 

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