Eddie Izzard, vie héroïque

Eddie Izzard, «stand-up» célèbre, actrice et maintenant scénariste, a fait son «coming out» trans en 2017 et depuis 2020 recourt au pronom «elle ». Elle est d’identité non binaire, ce qui explique qu’elle continue d’incarner des personnages masculins comme Thomas Miller dans «Six Minutes to Midnight».
Photo: Métropole Films Eddie Izzard, «stand-up» célèbre, actrice et maintenant scénariste, a fait son «coming out» trans en 2017 et depuis 2020 recourt au pronom «elle ». Elle est d’identité non binaire, ce qui explique qu’elle continue d’incarner des personnages masculins comme Thomas Miller dans «Six Minutes to Midnight».

Août 1939, dans la petite ville balnéaire de Bexhill-on-Sea, en Angleterre. Thomas Miller vient d’être embauché à l’école pour jeunes filles Augusta Victoria College en guise de remplacement de dernière minute. Sélecte, l’institution accueille les filles de hauts dirigeants du parti nazi : la Deuxième Guerre mondiale n’a pas encore été déclarée, mais la méfiance envers l’Allemagne couve. Lorsque la marée recrache la dépouille criblée de balles du prédécesseur de Miller, l’aura déjà inquiétante qui entoure l’école se colore de notes plus sombres. Coécrit et coproduit par Eddie Izzard, Six Minutes to Midnight (Minuit moins six), dans lequel Izzard tient également le rôle principal, est un drame d’espionnage à l’ancienne, dans le bon sens.

À l’occasion d’un entretien virtuel particulièrement sympathique, la principale intéressée livre les secrets d’une fiction qui contient un étonnant élément de vérité. « On peut faire une partie de l’entrevue en français, si ? En spectacle, j’improvise en français donc ce sera bon pour moi », lance d’emblée Eddie Izzard, stand-up célèbre, actrice et maintenant scénariste ayant fait son coming out trans en 2017 et qui, depuis 2020, recourt au pronom « elle ».

Eddie Izzard est d’identité non binaire, ce qui explique qu’elle continue d’incarner des personnages masculins comme Thomas Miller dans Six Minutes to Midnight. Au sujet du film justement, il faut savoir que l’Augusta Victoria College exista réellement.

« J’ai passé la moitié de mon enfance à Bexhill-on-Sea, mais j’ignorais tout de cela ! C’est lors d’une visite, des années plus tard, que le conservateur du musée local m’a expliquée que cette petite ville comptait pas moins de 26 écoles, dont l’Augusta Victoria College. Puis il m’a montré l’écusson officiel de l’institution. J’ai alors été sidérée d’y découvrir, à côté du drapeau britannique, une croix gammée. »

En disant cela, Eddie Izzard présente l’écran de son téléphone à la caméra, révélant ledit écusson dont la seule vue fait frissonner. « Et il est exact que juste avant la Deuxième Guerre mondiale, l’Augusta Victoria College accueillait les filles de nazis influents et qu’elles écoutaient les discours d’Hitler à la radio. »

Dès lors, l’imagination d’Eddie Izzard s’emballa : « Je me suis dit : “il y a un film là !” C’était il y a douze ans. »

Pourquoi un si long délai ? Eddie Izzard fut très, très occupée durant cette période et n’écrivit que par intermittence. En effet, elle apparut dans une quinzaine de films, tint des rôles récurrents dans plusieurs séries (United States of Tara, Hannibal, Powers), effectua deux tournées (avec Stripped et Force majeure), donna un grand spectacle au Madison Square Garden, fit l’objet d’un documentaire, Believe : The Eddie Izzard Story… Cela, en plus de courir une kyrielle de marathons pour diverses bonnes causes : en 2016 seulement, elle courut 27 marathons en 27 jours en Afrique du Sud en l’honneur de Nelson Mandela, amassant l’équivalent de 2,3 millions de dollars canadiens pour l’événement caritatif Sport Relief.

Bref, c’est dire que le projet Six Minutes to Midnight connut des périodes de flottement. Les choses s’accélérèrent avec l’arrivée de l’ami acteur et futur coscénariste Celyn Jones. « Je l’ai croisé par hasard à Cannes et il m’a encouragée à parler de mon projet aux producteurs qui l’accompagnaient : ils ont embarqué aussitôt. »

Un héros atypique

L’un des aspects les plus intéressants du film est que non seulement Eddie Izzard y tient le premier rôle, mais un rôle par surcroît héroïque. C’est que, la plupart du temps, au cinéma en tout cas, Eddie Izzard apparaît davantage en soutien qu’en vedette, et qui plus est pour jouer les méchants de service (tâche dont elle s’acquitte avec brio, du reste). À ce constat, Eddie Izzard éclate d’un rire franc.

« C’est un rêve d’enfance, jouer les héros, sauf qu’une fois adulte, la réalité de l’industrie s’impose : au cinéma, on choisit les personnes dotées des plus beaux physiques pour tenir ces premiers rôles. Quant aux personnes dotées d’une physionomie, disons, distinctive, on leur réserve les rôles de méchants. C’est comme ça que ça fonctionne. Sachant cela, autant développer mes propres trucs ! »

Or, comme Eddie Izzard « développa » elle-même le personnage de Thomas Miller, elle n’en fit pas un héros traditionnel. Ainsi, Thomas ne possède aucune des caractéristiques machos ou « mâle alpha » souvent inhérentes aux thrillers, drame d’espionnage et autres films d’action. Posé, observateur, il possède une certaine grâce dans ses gestes, ce qui fait dire à l’une de ses élèves en allemand « Hitler ne le trouverait sûrement pas assez homme ». Pour l’anecdote, contrairement à la jeune fille, le cinéphile sait que Thomas parle allemand.

« Je suis heureuse que vous le mentionniez : personne ne m’en a parlé jusqu’à présent et c’était complètement délibéré de ma part, cette façon d’être pour le personnage. Il a un côté passif, et dans plusieurs scènes, j’avais le défi de suggérer sans dire, car Thomas cache beaucoup de choses. Mais sous la surface, ça bouillonne. »

L’autre présence forte dans le film est celle de Judi Dench en directrice de l’Augusta Victoria College : une figure énigmatique d’autant plus crédible que nombreux furent les Anglais de la bonne société à percevoir favorablement le nazisme avant que n’éclate la Deuxième Guerre mondiale (voir aussi le roman et le film The Remains of the Day). Pour l’anecdote, Eddie Izzard joua le fils de Judi Dench, le prince de Galles, dans Victoria and Abdul, en 2017.

« Lorsque je lui ai proposé le rôle, j’ignorais si elle accepterait d’incarner une sympathisante nazie, mais elle en est à un point de son illustre carrière où elle essaie de casser cette image de trésor national en allant vers des rôles inattendus. »

Thomas Miller, les suites ?

Eddie Izzard confie avoir adoré autant le processus d’écriture que le personnage de Thomas Miller. À tel point qu’elle aimerait le retrouver.

« Je lui ai créé tout un historique en cours d’écriture, et j’aimerais faire deux autres films avec lui. Le second avec son père, un industriel d’origine allemande qui s’est rangé aux côtés des nazis, et l’autre consacré davantage à sa mère, qui est Anglaise… On verra ! »

Oui, on verra. Et une chose est sûre, il faudra une fois encore savoir patienter, car Eddie Izzard ne semble pas être à la veille de ralentir ses folles activités. Rien que cette année, elle a entrepris une tournée de 31 spectacles tout en courant 31 marathons pour divers organismes de charité. Comme quoi, Eddie Izzard est une héroïne dans la vraie vie aussi.

 

Un charme suranné

Campé à l’aube de la Deuxième Guerre mondiale, le drame d’espionnage Six Minutes to Midnight (Minuit moins six) exsude un charme suranné d’autant plus agréable qu’il est parfaitement assumé. Le décor, une école sise en pleine campagne anglaise accueillant les filles de bonzes nazis, tout comme le point de départ, un nouveau professeur enquêtant sur le meurtre mystérieux de son prédécesseur, pourraient être tirés d’un roman d’Agatha Christie (on songe notamment à N. ou M. ?). À la réalisation, Andy Goddard (le film noir A Kind of Murder, plusieurs épisodes de Downton Abbey) opte pour une élégance stylisée en multipliant les angles insolites et en offrant, de concert avec le directeur photo Chris Seager, une image à l’éclat un brin vaporeux. Tout cela de manière à forger cette atmosphère délicieusement vieillotte. À l’origine du film, qu’elle a coécrit et coproduit, l’actrice non binaire Eddie Izzard est excellente dans le rôle principal, celui de Thomas Miller, ce nouveau professeur qui flaire le complot dans cet établissement en apparence bien comme il faut. Quoique Thomas lui-même ne soit pas sans réserver quelques surprises… D’ailleurs, la foncière ambiguïté de ce héros, incarné à des lieues des clichés machos usuels, est l’une des composantes les plus rafraîchissantes. En soutien, le film bénéficie de la présence de maints visages familiers : James D’Arcy, Jim Broadbent, et évidemment Judi Dench, sans oublier la Suissesse Carla Juri. Un film fort bien fait qui ne laisse jamais deviner son petit budget et qui, pris pour ce qu’il est, constitue une agréable surprise.
 

Minuit moins six (V.F. de Six Minutes to Midnight)
★★★ ​1/2

Drame d’espionnage d’Andy Goddard. Avec Eddie Izzard, Carla Juri, Judi Dench, James D’Arcy, Jim Broadbent. Grande-Bretagne, 2020, 102 minutes. En VSD sur la plupart des plateformes, dont iTunes, dès le 26 mars.