Cinéaste passionné et cinéphile vorace, Bertrand Tavernier s’éteint

Le cinéaste du Juge et l’assassin, de L’horloger de Saint-Paul, de Coup de torchon, aura semé maints chefs-d’œuvre et des films plus discrets sur sa longue route, alternant entre les productions d’époque et les œuvres contemporaines attentives aux mutations de sa société.
Photo: François Guillot Agence France-Presse Le cinéaste du Juge et l’assassin, de L’horloger de Saint-Paul, de Coup de torchon, aura semé maints chefs-d’œuvre et des films plus discrets sur sa longue route, alternant entre les productions d’époque et les œuvres contemporaines attentives aux mutations de sa société.

Je revois sa haute silhouette, le visage si familier au long des ans de ce grand ami des Québécois, ses yeux voilés, son beau sourire, sa voix chaude, ses accents passionnés pour parler de cinéma, art dont il possédait une connaissance encyclopédique. J’entends encore les échos de son immense culture musicale et littéraire, de sa fougue, de ses convictions. Certains départs vous chavirent, celui de Bertrand Tavernier jeudi tient du crève-cœur. On n’y croit même pas, pour tout dire.

Mort à 79 ans, après un long combat contre une pancréatite. Enfant de la guerre, il avait souffert de malnutrition, tâté du sanatorium et conservé des maux aux yeux et aux poumons qui le minaient sans l’abattre. Ce grand homme courtois, engagé et généreux, gauchiste impénitent, tout en coups de gueule et en coups de cœur avait été si longtemps aux barricades et à la création. Père du cinéaste Nils Tavernier et de la romancière Tiffany Tavernier, homme de clan et de fidélité aux liens tissés, discret quant au reste, le voici disparu avec ses failles, son courage et ses secrets.

Champion en France de l’exception culturelle, défendue bec et ongles lors du traité de libre-échange avec les États-Unis, il avait quelque chose d’un mousquetaire combattant au nom des arts et de la mémoire cinématographique. Est-ce le fait d’avoir eu pour père un héros de la résistance, l’écrivain René Tavernier à Lyon refusant de fléchir sous la botte, qui le poussait sans cesse au front ? À ce père admiré, mais duquel il voulut se distancier pour trouver ses marques, il avait consacré un documentaire puissant et touchant. Dans ce Lyon, berceau de cinéma, Bertrand Tavernier était aussi président de l’Institut Lumière, consacré aux films du passé où les siens s’ajoutent.

Le cinéaste du Juge et l’assassin, de L’horloger de Saint-Paul, de Coup de torchon, aura semé maints chefs-d’œuvre et des films plus discrets sur sa longue route, alternant entre les productions d’époque et les œuvres contemporaines attentives aux mutations de sa société. Car Bertrand Tavernier refusait de jouer les daddies nostalgie et témoignait souvent des maux de l’époque, la drogue dans L 627 (1992), la chute des repères dans L’appât en 1995.

Créer et admirer

Lui qui mit si souvent en scène Philippe Noiret, son acteur fétiche et compagnon de route, à ses yeux grand seigneur, était aussi un défenseur du cinéma des autres. Son formidable documentaire en 2016 Voyage à travers le cinéma français (3 heures 15 et voix hors champ) constituait un monument de savoir et de souvenirs, entre sa vie et ses passions pour Renoir, Chabrol, Godard : « Il y a quelque chose de réconfortant à beaucoup admirer, déclarait-il au Devoir en citant Victor Hugo. Ceux qui ignorent le passé sont condamnés à le refaire. »

Il aura analysé le septième art comme historien sous toutes ses coutures, éminent spécialiste du cinéma américain qui ne lui a pas toujours rendu sa flamme ardente. Le cinéaste du sublime Round Midnight avec Dexter Gordon sur la vie du saxophoniste Lester Young en 1986, également auteur d’une brique de 1000 pages Amis américains sur les grands d’Hollywood du dernier demi-siècle (2008), n’avait guère l’impression que les États-Unis s’intéressaient vraiment au septième art français, mis à part Martin Scorsese, le complice d’outre-Atlantique. Son tournage en Louisiane en 2009 de Dans la brume électrique avait un peu viré au cauchemar, surtout à l’heure du montage qui lui aura échappé. Mais basta ! « Je suis un combattant, un gagnant et la vie est belle », nous disait-il alors.

Jadis assistant de Jean-Pierre Melville, après une carrière d’attaché de presse (entre autres de Stanley Kubrick) puis de critique, Tavernier déclarait avoir été tout jeune attiré par le film noir, qu’il présentait dans son ciné-club. Étudiant à Paris, épris de cinéma hors des combats de chapelle, refusant de désavouer les réalisateurs précédant la Nouvelle Vague, il se voulait omnivore. Tavernier écrivait au cours des années 1960 des textes passionnés dans Les Cahiers du cinéma et ailleurs avant de se lancer derrière la caméra, poussé par un désir de redonner ses lettres de noblesse à la narration (omniprésente dans ses scénarios) et par une vocation impérieuse à laquelle on ne résiste pas.

Aucune limite

Son éclectisme allait faire sa marque. Car aucun genre ne le rebutait, tant la comédie que le polar, la fresque historique, ou les œuvres de finesse nostalgique tel Un dimanche à la campagne (1984), aux parfums des tableaux de Renoir.

Dès son premier film, L’horloger de Saint-Paul en 1974 avec Philippe Noiret et Jean Rochefort, lancinant polar inspiré de Simenon, il s’était imposé et récolta le prix Louis-Delluc en plus du Grand prix du jury de la Berlinale. L’année suivante, à travers Que la fête commence, situé au XVIIIe siècle, il abordait brillamment les intrigues de palais sous la Régence.Le juge et l’assassin (1976) lui permit d’offrir un noir duel admirable à Noiret et Galabru.

Plus tard, certains allaient lui reprocher un certain académisme, lui qui pourtant renouvela souvent son style tout en interrogeant le passé à foison. Coup de torchon en 1981, formidablement filmé, avec un Noiret en policier veule dans une ville coloniale d’Afrique occidentale et une Isabelle Huppert aiguisée comme une lame de couteau, nous laisse un souvenir impérissable.

En 1980, l’exceptionnel La mort en direct, dans lequel Romy Schneider incarnait une femme piégée par l’écran, semblait préfigurer le rapport trouble de voyeurisme qui allait plus tard déferler sur le monde avec les médias sociaux. Il avait des antennes, ce cinéaste-là.

Tavernier a été beaucoup primé à Cannes, Venise, Berlin ou ailleurs, mais considérait les honneurs d’un œil philosophe et les échecs comme des cailloux de la route sous ses pieds de cinéphile. Heureux de pouvoir tourner, témoigner, gueuler, découvrir, amoureux de la vie, de l’art, du jazz, de la pellicule riche de recoins secrets à redécouvrir. Lui qui a tant filmé la violence et la chute des autres, n’était pas fait pour la mort. On ne souviendra de lui que vivant.

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