Le sceptique de la robotique

Le romancier Isaac Asimov aurait du mal à imaginer qu'il puisse être la source d'inspiration d'I, Robot, un film numériquement flamboyant, à la narration huilée comme un robot culinaire, et défendu par une vedette qui doit se vanter de n'avoir jamais ouvert un de ses livres. De toute manière, l'influence d'Asimov, sa fascination pour les questions éthiques et l'organisation sociale des cités du futur, se reflètent dans tout le cinéma américain de science-fiction des 30 dernières années.

Avec des films comme The Crow ou Dark City, le cinéaste australien Alex Proyas était la personne toute désignée pour cette impressionnante «machine» à effets spéciaux, rehaussée de considérations morales grâce à des éléments empruntés aux nouvelles d'Asimov. Parmi ceux-ci, on retrouve «The Three Laws of Robotics» qui dictent la conduite de ces automates au service des humains, assurant leur protection, incapables de leur faire du mal.

À Chicago en 2035, devant ces androïdes angéliques présents pour accomplir les basses besognes, le détective Del Spooner (Will Smith) ne leur accorde aucune confiance, même au moment où la puissante compagnie USR s'apprête à lancer un tout nouveau modèle. Ses soupçons ne font que s'accroître à l'annonce du suicide du fondateur de la compagnie, le Dr Alfred Lanning (James Cromwell). Il croit plutôt à un meurtre déguisé, ce qui le conduit vers un robot nommé Sonny (Alan Tudyk), affichant des caractéristiques... humaines, dont la colère, les rêves, et la peur tant de la souffrance que de la mort.

Le scepticisme de Spooner lui attire la méfiance de ses supérieurs ainsi que de ceux de la compagnie, dont le président (Bruce Greenwood) voit ce scandale d'un très mauvais oeil, surtout pour ses profits. Même la psychologue Susan Calvin (Bridget Moynahan), disciple de Lanning, a du mal à croire à Spooner, ce qui ne l'empêche pas de l'appuyer dans son enquête. Celle-ci aboutira à une piste insoupçonnée, celle d'une version high-tech de la révolte des esclaves, les robots, avec l'aide de quelques esprits (humains) malveillants ayant décidé de conquérir le monde.

I, Robot contient suffisamment d'éléments positifs pour pardonner à Alex Proyas les écueils que les disciples d'Asimov ne manqueront pas de relever. Proyas dépeint une fois encore le futur dans des teintes sombres, plus près du film noir (il suffit de revoir Dark City) que de la quincaillerie du cinéma de science-fiction. À ce chapitre, on restera étonné devant le déploiement des effets spéciaux qui mélangent à ce décor presque lugubre les fameux robots, surtout celui arborant les yeux et la voix envoûtante d'Alan Tudyk, d'un timbre s'approchant de celui de l'ordinateur HAL dans 2001: A Space Odyssey. Soyons honnête — et cruel pour les autres acteurs: même enrobé d'images numériques, il livre la meilleure performance...

Ce qui nous amène à Will Smith, dont la présence est comparable à celle d'Arnold Schwarzenegger dans l'adaptation du roman de Philip K. Dick par Paul Verhoeven, Total Recall. Comparable parce qu'embarrassante, gros bras déambulant sans finesse dans un monde dont l'intelligence leur est étrangère, parachutés là à cause de leur statut de star et non par une symbiose semblable à celle d'Harrison Ford dans Blade Runner ou même Tom Cruise dans Minority Report. Pour tout dire, Smith a des allures de rappeur égaré dans un salon d'Outremont (chose qui ne risque pas de subir le choc du futur...) aux tourments intérieurs duquel on ne croit jamais — comme on croit encore moins à sa perspicacité à décoder les signes, complexes, de cette révolution annoncée.

Visiblement, pour son premier film en sol américain, Alex Proyas a bénéficié d'un solide budget mais n'avait pas les mains libres. Même réalisé sous haute surveillance — et avec ces détestables placements de produits —, I, Robot est bien plus qu'une mécanique au fonctionnement irréprochable. Comme pour Sonny, son âme n'est jamais très loin. Même artificielle.

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