Le héros qui ne voulait pas mourir

Pour le commun des mortels, une question revient souvent nous hanter: qui suis-je? Pour l'ex-assassin de la CIA Jason Bourne, devenu amnésique après une mission ratée qui a failli lui coûter sa peau, la question se conjugue à l'imparfait: qui étais-je? Dans The Bourne Identity, le héros né de la plume de Robert Ludlum a tenté de se réapproprier des fragments de son passé pour comprendre son présent chaotique, ignorant qui sont ses ennemis car ils s'avéraient nombreux et bien armés.

Contrairement à James Bond, Bourne (Matt Damon, toujours à la hauteur) n'a guère de temps pour les parties de jambes en l'air. Il demeure ce personnage tourmenté par des fautes dont il ignore les motifs, manipulé par d'anciens supérieurs qui se servent de sa mémoire vacillante, d'une force comparable à celle des superhéros, optant toutefois pour la sobriété vestimentaire. Même dans le cadre paradisiaque de Goa, aux Indes, auprès de Maria (Franka Potente), l'homme est en proie à de violents cauchemars qui puisent dans sa brillante et tragique carrière de tueur.

C'est au cinéaste britannique Paul Greengrass de prendre les commandes de The Bourne Supremacy, un choix étonnant à la lumière de son film précédent, le remarquable Bloody Sunday, plus près d'une vérité documentaire que des effets pétaradants du blockbuster. Dans cette suite souffrant parfois des excès spectaculaires propres aux nouveaux épisodes de films à succès, Greengrass y apporte cette même fébrilité devant l'urgence et, surtout, une caméra portée à l'épaule offrant au spectateur une vision comparable à celle d'un intrus au coeur de ce monde fascinant de l'espionnage international.

Cette fois encore, d'un petit bureau de Naples au métro de Berlin en passant par les H.L.M. déglinguées de Moscou, James Bourne va ratisser l'Europe pour échapper à la mort, accusé du meurtre de deux agents de la CIA lors d'une mission ratée dans la capitale allemande. Pamela Landy (Joan Allen, superbement glaciale), forcée de porter le poids de cet échec à titre de chef des opérations, se laisse berner par les faux indices (les empreintes de Bourne) laissés par le véritable meurtrier, à la solde d'un magnat du pétrole russe. Convaincue de la culpabilité de Bourne, elle enrôle Ward Abbott (Brian Cox avec son inimitable gueule de salaud), l'ancien patron du déserteur, pour réussir à l'attraper. Pendant ce temps, tout en déjouant ses poursuivants, Bourne se rend jusqu'à Moscou, là où il espère mettre un terme à ses cauchemars, tant diurnes que nocturnes, et recevoir un quelconque pardon pour ses crimes.

Dans The Bourne Identity, l'amnésie était au coeur même du récit, en constituait la clé de voûte et dictait toutes les actions du héros, donnant une coloration particulière, mystérieuse et paranoïaque à ses aventures en apparence pleines d'incohérences. Ce brouillard psychologique s'éclaircit beaucoup dans ce second chapitre, cantonnant le film à une histoire de vengeance, et les pertes de mémoire de Bourne à des cauchemars récurrents dont les images, d'abord floues, se précisent au fur et à mesure qu'il se rapproche de son but.

À cette clarté s'ajoute une débauche étonnante de moyens, The Bourne Supremacy carburant aux cascades et aux carambolages tous plus époustouflants les uns que les autres, malheureusement parfois hachés par un montage (surtout dans les scènes de bagarre) où il faut deviner les coups portés, les virages et les pirouettes... Malgré quelques échappées ensoleillées, entre autres à Goa, le film baigne dans cette grisaille typique des hivers de l'Europe du Nord, accentuée par une architecture d'une froideur quasi soviétique, un climat aussi caractéristique des romans de Ludlum que la brume des récits de Simenon. Mais le pauvre Maigret serait vite au bout de son souffle à vouloir suivre ce héros de la guerre froide qui ne veut surtout pas disparaître, à l'heure où les méchants ont changé de religion et de credo politique.

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