Désaccords et libres échanges

Qu'est-ce qui se cache derrière la générosité des gaspilleurs, la mesquinerie des radins et la honte névrotique des héritiers oisifs? Ou encore, pour jouer la carte philosophique: dis-moi ce que tu fais de ton argent et je te dirai qui tu es... Ce ne sont que quelques-unes des pistes de réflexion explorées par le cinéaste Philippe Le Guay dans Le Coût de la vie, comédie sentimentale où la petite monnaie, les gros salaires et les cartes en tous genres circulent comme autant de témoins dans une course sans fin, celle au bonheur, à la prospérité, et bien sûr à l'amour.

Lyon, ville que les réalisateurs français persistent à bouder, représente l'espace idéal de cette intrigue où se croisent plusieurs personnages de diverses conditions sociales. Dans ce cadre provincial et bourgeois, ni trop grand ni trop petit — les hasards des rencontres semblent ainsi moins forcés, bien que parfois artificiels —, divers événements viendront transformer le rapport intime et parfois malsain que ces gens fortunés, aux revenus modestes ou près de la banqueroute entretiennent avec l'argent.

Moins ambitieux que les mosaïques tragicomiques de Robert Altman, Le Coût de la vie oppose les figures les plus contrastées qui, un soir de pluie, à la banque, dans un centre sportif ou le hall d'un hôtel luxueux, se frôlent parfois sans se voir ni se connaître, ou alors tentent désespérément d'entrer en contact. Or, les barrières sociales, les étiquettes et une épaisse couche de mensonges pour préserver sa respectabilité — ou économiser quelques euros — auront parfois raison des meilleures intentions.

Celles de Brett (Fabrice Luchini) se résument surtout à garder ses poings bien fermés dans ses poches; voir le compteur du taxi défiler ou payer la note de restaurant ressemble à une torture pour ce cadre fortuné qui découvrira les plaisirs des dépenses frivoles en compagnie d'une mystérieuse prostituée de luxe (Géraldine Pailhas). Au début et à la fin du film, l'homme va brièvement se trouver sur le chemin de Coway (Vincent Lindon), restaurateur et bientôt père de famille, d'une générosité excessive et au bord de la faillite. Dans son établissement, il ignore que Laurence (Isild Le Besco), la nouvelle serveuse inexpérimentée et maladroite, est en fait une riche héritière cherchant à se faire aimer pour elle-même et non pour sa fortune. Nicolas de Blamond (Claude Rich), lui, commence à avoir les mêmes complexes, industriel prospère décidant, après un infarctus, de bazarder ses usines pour une vie plus simple, et laisser l'amour s'y faire une place.

Valse des sentiments, des trahisons et des tractations, Le Coût de la vie offre diverses tranches de vie, Philippe Le Guay cherchant — on oserait dire «à tout prix»... — à donner une apparence naturelle et détachée à toutes ces rencontres qui servent surtout à défendre sa thèse. Bien que le cinéaste tente d'échapper au piège du factice, le scénario, faisant la part belle à ces supposés hasards qui n'en sont pas toujours, entretient une certaine confusion sur son propos, oscillant entre la légèreté comique et la dénonciation. Ces personnages disparates, d'importance inégale, dont certains sont à peine esquissés (surtout les plus pauvres d'entre eux...), servent davantage à un exercice de style, le regard sociologique se noyant dans la préciosité de la mise en scène.

Comme pour se moquer gentiment de son image publique, Philippe Le Guay fait de Fabrice Luchini un être à la fois abject et raffiné mais handicapé par de sérieux problèmes de constipation: ça ne fera pas que la joie des psychanalystes de le voir souffrir ainsi! Aux côtés de Vincent Lindon et Claude Rich, fidèles à eux-mêmes, le premier dans la bonhomie et le second dans la pose aristocratique, Géraldine Pailhas interprète la figure la plus opaque, rompant ainsi avec son image de jeune femme bienveillante et consolatrice. Qu'une prostituée de luxe représente la véritable énigme d'un film sur le pouvoir de séduction de l'argent démontre la volonté de Philippe Le Guay de faire plus que simplement régler ses comptes avec les riches, et les très riches, de ce monde.