Le réalisateur Florian Zeller dans les méandres de la démence

«The Father» vient de décrocher six nominations aux Oscar, dont celle du meilleur acteur pour Anthony Hopkins.
Photo: Entract Films «The Father» vient de décrocher six nominations aux Oscar, dont celle du meilleur acteur pour Anthony Hopkins.

Anthony vit dans le même appartement depuis trente ans. Octogénaire, il peut compter sur les visites quotidiennes de sa fille Anne. Heureusement, car depuis quelque temps, de curieux phénomènes se produisent. Il y a sa montre, qui disparaît sans arrêt, et ce tableau, qui parfois se volatilise…

Pour Anne, il est clair que son père commence à sombrer dans la démence. Pour Anthony, en revanche, la réalité, lorsqu’il a prise sur elle, est plus compliquée, comme on le découvre dans The Father (Le père). Le film, qui vient de décrocher six nominations aux Oscar, marque les débuts du dramaturge Florian Zeller à la réalisation.

Il faut savoir qu’il y eut d’abord la pièce de théâtre Le père, qui triompha lors de sa création à Paris, en 2012 (le réalisateur Philippe Le Guay l’adapta très librement en 2015 avec le film Floride).

« À l’époque, j’ai sans doute écrit pour explorer des choses que je vivais personnellement : j’ai été élevé par ma grand-mère, qui était comme ma mère. Je l’aimais beaucoup, et elle a été très importante pour moi. Quand j’avais 15 ans, elle a commencé à souffrir de démence sénile. J’ai donc vécu cette situation où l’on se retrouve impuissant à aider quelqu’un qu’on aime, et où on découvre que l’amour ne suffit pas », confie Florian Zeller.

D’instinct, le dramaturge savait que ce drame intime avait aussi une portée, hélas, universelle : « J’avais conscience de ne pas être seul, que plein de gens étaient aux prises avec de telles situations. Tout le monde a une grand-mère, un père… Et tout le monde est un jour confronté à ce désarroi, à ce moment où on ne sait plus ce qu’il convient de faire pour ce proche aimé qui perd son rapport à la réalité. Je savais ces émotions collectives. »

Émus, des spectatrices et des spectateurs lui firent part de leurs propres expériences représentation après représentation : moments cathartiques.

« L’art sert à ça : à nous rappeler qu’on n’est pas juste des individus, mais qu’on est tous dans le même bateau, avec les mêmes peurs, et il y a une réelle consolation dans cette fraternité douloureuse. Et si j’ai voulu transposer cette proposition au cinéma, c’est parce que je savais que le langage du cinéma me permettrait de la rendre encore plus immersive et subjective. On est dans la tête du personnage principal, et le spectateur expérimente cette déstabilisation, cette perte de repères. »

Un décor, maints lieux

L’un des principaux moyens pour induire ce sentiment d’une réalité changeante est l’appartement lui-même. À cet égard, Florian Zeller fit le choix avisé de ne pas « ouvrir » l’action de sa pièce, comme c’est souvent l’usage au cinéma. Au contraire, il préserva le huis clos, mais un huis clos qui se renouvelle de l’intérieur, au gré des reconfigurations du décor.

« On dit que la mémoire est liée au temps, mais moi je crois qu’elle est aussi liée à l’espace. C’est pourquoi je préférais rester dans l’appartement, afin que ce lieu devienne un espace mental. Il ne s’agissait pas de faire du décor un arrière-plan traditionnel pour l’histoire, mais d’utiliser le décor pour raconter l’histoire. Très tôt, j’ai dessiné le plan de cet appartement, et très tôt, j’ai pris la décision de tourner le film en studio, parce que le studio permet une liberté accrue — déplacer un mur, changer les couleurs et les proportions très facilement… Au début, on est chez Anthony, et petit à petit, de manière très subtile, des éléments changent, disparaissent ; il y a des métamorphoses… »

Ceci, pour qu’on ait l’impression que quelque chose s’est passé, sans pour autant être en mesure de dire quoi exactement. « On reconnaît l’espace, et la façon de voyager dedans, mais en même temps, on n’est plus tout à fait sûr d’être au bon endroit. Cet appartement devient un labyrinthe, un labyrinthe mental, qui fait écho à la désorientation du personnage. Je voulais, d’une part, que les spectateurs vivent de l’intérieur cette désorientation, et d’autre part, leur permettre d’être actifs. »

Des interprètes immenses

On l’évoquait, The Father est en lice dans six catégories aux Oscar, dont celles du meilleur film, du meilleur scénario adapté, du meilleur acteur pour Anthony Hopkins, et de la meilleure actrice de soutien pour Olivia Colman. Or, sachant qu’il s’agissait pour Florian Zeller d’une première réalisation, est-ce que de se retrouver en présence d’interprètes aussi remarquables ajoutait au stress, ou au contraire, contribuait à le dissiper un peu ?

« Les deux. Il y a une pression considérable quand on fait un film, et elle s’accroît lorsqu’on a la chance de travailler avec des immenses talents […] En même temps, ça enlève aussi une pression, parce que c’est indéniablement plus facile de faire quelque chose de qualité quand on travaille avec des grands. Les avoir là, collaborer avec eux, essayer que chaque scène prenne sa dimension, son épaisseur, sa vérité et son intensité, ça tenait du miracle. »

Quant aux lauriers, Florian Zeller se déclare d’ores et déjà comblé. « Ne serait-ce que pour la confiance que m’ont accordée Olivia Colman et Anthony Hopkins, j’ai l’impression d’avoir été mille fois récompensé. Ç’a été un travail d’une grande intimité entre nous. On a traversé ensemble des émotions très intenses. J’ai vécu avec eux des choses qui me bouleversent encore rien que d’y repenser. C’est la plus belle expérience de ma vie. »

Le film The Father sort en salle le 19 mars en V.O. puis en VSD le 26 mars en V.F.

Quand la raison fuit

Premier film de Florian Zeller, qui adapte sa propre pièce à succès, The Father (Le père) donne à voir un Anthony Hopkins au sommet de son art. On savait l’acteur virtuose grâce à ses interprétations marquantes dans The Silence of the Lambs (Le silence des agneaux) et The Remains of the Day (Les vestiges du jour), notamment, mais ce qu’il accomplit ici tient du tour de force.

L’acteur incarne Anthony, un veuf qui, à quatre-vingts et quelques années, est en proie à des épisodes de plus en plus fréquents de démence. Si on assiste, çà et là, au désarroi d’Anne (Olivia Colman), sa fille aimante mais dépassée par les événements, on demeure fermement arrimé au point de vue d’Anthony. Un point de vue, par essence, « non fiable », et que Zeller épouse avec brio, forçant le cinéphile à « vivre » la démence du protagoniste qui, justement, n’a pas conscience de son état.

Outre que des visiteurs arrivent puis disparaissent, l’environnement d’Anthony, cet appartement auquel il est si attaché, se modifie subrepticement… Sur ce point, la réalisation s’avère fort ingénieuse, mais il convient de saluer le travail concerté du directeur photo Ben Smithard (déjà à la photo du récent King Lear avec Hopkins) et des concepteurs de décors Peter Francis et Cathy Featherstone (ces derniers nommés aux Oscar avec le film, le scénario, le montage, et les interprètes Anthony Hopkins et Olivia Colman).

Si l’on voit poindre la révélation finale, celle-ci ne s’en révèle pas moins dévastatrice. Un film profondément émouvant qui, de par sa construction brillante, se prête à moult visionnements.
 

The Father (V.O.)
★★★★

Drame psychologique de Florian Zeller. Avec Anthony Hopkins, Olivia Colman, Olivia Williams, Rufus Sewell, Imogen Poots, Mark Gatiss. France, Grande-Bretagne, 2020, 97 minutes. En salle en V.O. et en VSD en V.F. sur les plateformes Cineplex, Amazon Video, Apple (iTunes), Bell, Videotron, Telus le 26 mars