Fabrice Luchini, musicien du silence

On a déjà envie de lui demander de ne jamais s'arrêter, de continuer de parler, encore. De parler de ce nouveau film de Patrice Lecomte, mais aussi de Céline, de La Fontaine, de Baudelaire. Il nous avait montré qu'il pouvait être une voix, un verbe; on découvre qu'il est aussi de magnifiques silences.

C'est d'ailleurs ce qui surprend le plus de ce rôle dans Confidences trop intimes, de Patrice Lecomte: découvrir Fabrice Luchini tout en retenue, en sobriété. «C'est pareil de jouer quelqu'un qui parle très peu que de jouer quelqu'un qui parle beaucoup; ce qu'il faut, c'est trouver la note», confie d'entrée le comédien. Il montre et dit effectivement beaucoup de cet amour naissant pour Anna (sublime Sandrine Bonnaire) qui, se trompant de porte, se confie finalement à un conseiller financier plutôt qu'au psychanalyste voisin. Découvrant leur méprise commune, Anna et William décident tout de même de poursuivre leurs rencontres discrètes et même parfois muettes. «C'est une partition sur le non-dit, il fallait être mystérieux sans être opaque», souligne un Luchini avare de confidences sur la naissance de ce personnage. «Vous savez, c'est très délicat de commenter son propre travail. Les acteurs disent toujours que le film était merveilleux, mais on ne leur demande pas de faire un travail analytique de critique, affirme Luchini avant de nuancer. Vous pensiez que j'étais incapable de gravité et de profondeur sentimentale; non, il n'y avait pas que le Fabrice Luchini sur un plateau de télévision en train de faire le clown!»

Effectivement, il est profond et grave parfois. Il ne fait pas le clown, mais nous fait sourire et même rire. Silencieux, il n'est pas ennuyeux. Un rôle, une interprétation qui nous surprennent et nous séduisent. «Ça ne se refuse pas, le rôle d'un homme qui écoute; pour un comédien, il n'y a rien de mieux que de jouer beaucoup de couleurs alors que le rôle est apparemment muet.» Lecomte a filmé le mystère d'un amour né d'un quiproquo et d'un mensonge. «Ce film ne demandait pas de bien jouer ou de mal jouer, il demandait d'être», ajoute Fabrice Luchini, visiblement pressé de parler d'autre chose. «Le verbiage des acteurs ne m'intéresse pas; donc moi, en premier lieu, je ne m'intéresse pas quand je parle.» Alors, diversion. «J'ai une affection, une accointance avec le Canada. Il y a toujours, à la fin de mes spectacles, des Canadiens qui viennent me dire: quand est-ce que vous venez au Québec? lance un Luchini pressé de lire du Céline chez nous. Je viendrai quand on me fera une proposition sérieuse, mais Céline dans un festival d'humour, je me demande si c'est le bon endroit. Mais faites-moi une proposition, organisez!» Voilà un appel lancé aux théâtres d'ici...

Donner du plaisir

Entendre Luchini sur scène, c'est voir l'oeuvre d'un artisan qui remet, soir après soir, son travail en danger, qui donne sans cesse la priorité au texte, aux mots, aux respirations. «Tu ne peux pas faire un homme de théâtre si tu n'as pas une constante humilité. Ce que tu as réussi un soir, il faut le reproduire le lendemain, et le lendemain tu t'aperçois que le chemin est tellement immense pour atteindre la perfection que tu ne peux pas avoir la tête qui gonfle. Tandis qu'au cinéma... C'est pour ça que je me méfie de faire trop de cinéma.»

Et pourtant, il prépare actuellement un film de Bruno Herbulot avec François Cluzet et Elsa Zylberstein. C'est l'histoire de Simon, qui propose des stages, très à la mode, de développement personnel par différents exercices, «des situations qui, si tout va bien, vont être irrésistibles. Je dis bien: "si tout va bien"», annonce Luchini, déjà tout sourire. Encore un rôle qui touche à la psychanalyse, domaine que le comédien connaît bien après plus de vingt ans d'analyse «pour assumer sa condition». «C'est évidemment, comme dirait Pascal, une condition pas très gaie.» Comme s'il était sur scène, Luchini devient soudainement un psychiatre se penchant sur le cas d'un assassin, «personnalité complexe, très névrotique, surintensité d'immaturité», lourd et long bilan, avant d'ajouter pour conclure: «Il y a des points communs entre les assassins et les comédiens. Je ne dis pas que les comédiens sont des assassins, leurs névroses ont juste trouvé une vague échappatoire.»

Depuis plus de trente ans et après presque soixante films, Luchini a trouvé une belle échappatoire qui a enchanté son public. Et dans quelques mois, le comédien sera de retour sur scène avec le metteur en scène Laurent Terzieff. Après cela, pourquoi pas un passage au Québec? «Ah oui, Céline, L'Arrivée à New York! c'est la merveille!... Pour une surprise, c'en fut une, à travers la brume.» Le voilà qui récite déjà, on est au théâtre, lui devant nous, Céline avec nous. Jubilation. «Il y a un devoir dans le métier de comédien: c'est de donner du plaisir. C'est notre boulot.» Alors, on vous attend ici, M. Luchini.

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