Marie-Julie Dallaire et Jean-Marc Vallée: la poésie du son

Le film «Comme une vague» est constitué d’une succession d’images toutes plus belles les unes que les autres.
Photo: Les Films Séville Le film «Comme une vague» est constitué d’une succession d’images toutes plus belles les unes que les autres.

Présenté le 19 mars au Festival du film sur l’art, le documentaire Comme une vague est constitué d’une succession d’images toutes plus belles les unes que les autres. Une splendeur rehaussée par une direction photo noir et blanc qui à la fois épure et magnifie. Or, le fait est que c’est au final la bande-son qui envoûte davantage. Et pour cause : le film de Marie-Julie Dallaire est une ode à la musique dans toutes ses formes, même les plus insoupçonnées. Jean-Marc Vallée, mélomane passionné s’il en est, est l’un des producteurs. On leur a parlé à tous deux.

Pour l’anecdote, Jean-Marc Vallée commença à s’impliquer alors que le projet était déjà lancé. Une amie de longue date, Marie-Julie Dallaire lui fit un jour parvenir un montage préliminaire afin d’obtenir ses commentaires.

« Ç’a été un coup de cœur, un intense moment d’émotion, se souvient le réalisateur de C.R.A.Z.Y. et Big Little Lies. Je n’avais jamais vu un tel film. Je me rappelle avoir dit à Marie-Julie : “Il faut qu’on montre ça à la planète. Laisse-moi t’aider en utilisant tous mes contacts pour que le film ait une vie aux États-Unis, ici et ailleurs.” Tout ça, dans un effort de solidarité vis-à-vis d’une collègue et d’une amie. J’ai été tellement touché par son film… C’est une proposition tellement unique. »

D’expliquer Marie-Julie Dallaire, l’idée de départ était de rendre un hommage cinématographique à la musique : « Andrée Blais [coscénariste et productrice au contenu] a fait un travail de recherche incroyable, étalé sur 18 mois, partout dans le monde, afin de déterminer où en étaient nos connaissances sur la musique en termes de science : musicothérapie, musicologie, ethnomusicologie, neurosciences… On s’est rendu compte que plusieurs spécialistes sont basés à Montréal. »

Le pouvoir de la musique

De ce désir d’hommage émergea une ligne directrice, à savoir que la musique est aussi vitale qu’universelle. En cours de tournage, l’angle se précisa. « Plus les personnages s’ajoutaient et plus on se rendait compte qu’on était en train de faire un film sur le pouvoir de la musique, note Marie-Julie Dallaire […]. Tout le monde est d’accord que la musique est puissante, mais quand s’arrête-t-on pour y réfléchir ? »

À ces mots, Jean-Marc Vallée s’anime et renchérit : « C’est beau de voir ces gens avoir une réflexion sur la musique, alors qu’on s’arrête peu à y penser, à penser comment la musique nous accompagne dans nos existences, comment on s’en sert pour vivre, pour travailler comme c’est mon cas, pour aimer… Passer à travers les épreuves… Ça m’émeut. »

Comme une vague permet de mesurer combien vaste est la notion de musique. Certes, le film alterne les séquences mettant en vedette une variété d’intervenants comme l’auteur-compositeur-interprète Patrick Watson (qui formule les paroles qui sont devenues le titre anglais Big Giant Wave), le violoncelliste Stéphane Tétreault, ou encore l’ethnomusicologue Nathalie Fernando, mais sont également sollicités des spécialistes comme le bioacousticien Gordon Hempton, alias « Sound Tracker », qu’on suit en forêt ou au bord de la mer, et qui capte les symphonies composées par la nature. Et le bruit des vagues, du vent et des galets recrachés sur le rivage de faire entendre ses étonnantes harmonies : instant de grâce.

La magie est encore au rendez-vous lorsque Patrick Watson confie avoir longtemps cru, plus jeune, que ses compositions musicales lui étaient soufflées par des fantômes.

Le film de Marie-Julie Dallaire s’avère un enchevêtrement exquis de témoignages érudits ou personnels, et de passages plus impressionnistes ou poétiques. Le montage très intuitif confère une cohésion parfaite à l’ensemble.

« J’avais ma vision pour me guider et un très bon monteur, Louis-Martin Paradis. […] À mesure que je tournais, je voyais que les propos de telle personne répondaient à ceux de telle autre ; le film se structurait dans ma tête, se construisait, au fur et à mesure du tournage. Dans mon cas, ç’a été six ans à temps plein, car entre les périodes de tournage, il y avait des périodes de montage image, mais aussi de montage son. Notre souhait était que le son et l’image deviennent indissociables », précise la cinéaste.

Au sujet de l’image, il convient vraiment d’insister sur ce parti pris du noir et blanc, une composante fondamentale de l’expérience. C’est un choix brillant puisque, « malgré » la facture magnifique, l’œil n’est jamais distrait par la couleur, ce qui renforce la focalisation sur la dimension sonore et musicale.

« On faisait face à un problème particulier, opine Marie-Julie Dallaire. En effet, le personnage principal du film, la musique, est invisible, immatériel. Sachant qu’on voulait faire un film et non un podcast, comment mettre ce “personnage” en images ? Après discussions avec le directeur photo Tobie Marier Robitaille, deux raisons ont motivé le recours au noir et blanc. D’abord, le son est habituellement là pour soutenir l’image. À l’inverse, on voulait que l’image soutienne le son. Pour ça, il fallait trouver une sobriété dans l’image. Notre parti pris sera peut-être contesté, mais on s’est dit, le noir et blanc, c’est des contrastes, c’est de la lumière, c’est de la texture est des lignes : il n’y a pas de couleur. »

L’autre raison, révèle Marie-Julie Dallaire, tenait davantage aux conditions de tournage souvent imprévisibles. « Comme c’est un documentaire tourné un peu partout, des facteurs comme les décors et les températures de lumières étaient hors de notre contrôle. Sauf que presque tout est beau en noir et blanc. On voulait par ailleurs que tous nos personnages soient unifiés, et le noir et blanc est très démocratique, même qu’il magnifie les décors et les personnes. »

Depuis ce visionnement originel, la ferveur de Jean-Marc Vallée envers le film de son amie n’a en rien diminué, au contraire. « Il y a tellement d’instinct dans ce film-là… La musique engendre le rêve, et le film parle aussi de ça […] J’ai hâte de le revoir dans un cinéma ce vendredi, avec un public. Ça fait tellement longtemps qu’on n’a pas vécu ça, collectivement, un moment de cinéma, ensemble : tous ces moments de silence et de rires partagés… » Ce que Jean-Marc Vallée décrit là pourrait en l’occurrence être inséré dans le film, puisqu’il s’agit aussi de musique : celle de la salle.

Le documentaire Comme une vague est présenté en compétition au FIFA et prendra l’affiche le 2 avril.