«Effacer l’historique»: les rouages de l’enfer.com

Les actrices Corinne Masiero et Blanche Gardin dans une scène d’«Effacer l’historique»
Photo: Métropole Films Les actrices Corinne Masiero et Blanche Gardin dans une scène d’«Effacer l’historique»

Avec une verve, une acuité et un sens du gag exceptionnel, la comédie française Effacer l’historique de l’iconoclaste tandem français Gustave Kervern-Benoît Delépine nous offre une satire implacable de nos sociétés à l’ère de l’informatique et de la robotique en folie. Les largués de l’Internet se retrouveront peu ou prou dans les rouages de l’enfer.com dépeints ici. L’humour décapant des cinéastes de Mammuth n’a jamais paru aussi bien aiguisé.

Un grand trio d’acteurs campe des voisins de banlieue française lointaine révoltés contre leur condition de naufragés de la Toile. La formidable et dynamique Blanche Gardin en divorcée esseulée, victime de la diffusion d’un sextape, Denis Podalydès en brave type, amoureux d’une voix artificielle, avalé par ses dettes. Ajoutez la toujours poignante Corinne Masiero en accro aux téléséries, arnaquée par des logiciels malveillants qui condamnent son entreprise. Tous prisonniers des GAFAM, contre lesquels ils partiront en guerre. Voici don Quichotte à l’attaque des moulins à vent du piratage et autres gracieusetés de la pieuvre numérique : mots de passe en accroissement exponentiel, téléphones intelligents en extension de la main, points de service en dissolution constante.

Une des forces de ce scénario formidable, gavé mais explosif, est de rebondir à tout bout de champ grâce à des figures secondaires impayables, autant Benoît Poelvoorde en livreur acculé au burn-out que Michel Houellebecq en suicidaire, ou Bouli Lanners en Dieu, rien de moins, sauvant des victimes des hackers sans avoir plein accès aux codes du dark Web.

Un vent de poésie souffle sur le film entre des plages de comique absurde où tous les cas de figure des dérives face aux écrans et à la consommation frénétique s’enfilent. De la France des lotissements à la Californie, en passant par les charmes exotiques de l’île Maurice, la mondialisation en prend pour son rhume. Le dénouement paraît escamoté, mais que de répliques cinglantes tout du long ! Le montage est serré, le rythme trépidant, ce qui n’empêche pas l’usage de plans-séquences dans plusieurs scènes clés. Décors réels, lumière naturelle, grain à l’ancienne, nos modernités surconnectées s’y voient captées sans effets spéciaux, pied de nez au sujet abordé.

Par-delà le portrait noir de nos interzones, l’amitié offre une dimension humaine au jeu de dupes mis en scène. Car on peut toujours compter sur Corinne Masiero pour insuffler une envie de solidarité en poussant le slogan dans un rond-point de la France post-gilets jaunes. Les cinéastes ne rient pas de leurs antihéros, mais des dérives d’un système tentaculaire nargué jusque dans ses châteaux forts.

Et en préférant la révolte au lamento, non seulement contre les géants du Web, mais contre la surdose de consommation domestique, les compères de Groland offrent une échappatoire, si faire se peut, aux misères artificielles de nos temps modernes. Celles de l’avant-pandémie remarquez, mais la roue des GAFAM tourne encore plus vite depuis que le film, primé à la Berlinale, fut mis en boîte. Cette satire, tous écrans en vertige, tombe pile-poil.

Effacer l’historique

★★★★

Comédie de Gustave Kervern et Benoît Delépine. Avec Blanche Gardin, Denis Podalydès, Corinne Masiero, Vincent Lacoste. France, 2020, 110 minutes. En salle.