Ruben Alves sur les rives de l’androgynie

Le moins que l’on puisse dire, c’est que Miss, du Français Ruben Alves, s’inscrit dans l’air du temps, où les genres humains sont parfois à géométrie variable. La frontière des sexes qui devient floue chez certaines personnes a donné naissance à ce beau film lumineux et coloré. Place à l’histoire d’Alex, un garçon à la masculinité ambiguë qui rêve de devenir Miss France et participe au concours avec les filles, sans révéler son genre.

« J’avais un ami d’enfance qui voulait changer de sexe, expliquait le cinéaste sur Zoom, de Paris, et j’ai accompagné sa lutte, qui réclamait beaucoup de force dans une société fermée. » En faire l’objet d’un film, Ruben Alves le voulait bien, sans trouver pour autant le ton juste susceptible de toucher le grand public. Un scénario avorté, un projet de téléfilm abandonné, mais des contacts dans le milieu qui l’ont nourri ; peu à peu, il a cheminé, délaissant la question des transgenres (déjà beaucoup traitée) pour aborder l’androgynie. « J’ai mis six ans à refaire le film. »

Photo: AZ Films Les acteurs Thibault de Montalembert et Isabel Nanty

En vedette de Miss : Alexandre Wetter, premier rôle de sa vie et vraie révélation en être au sexe ambivalent qui vole d’un genre à l’autre. « Quand je l’ai rencontré, j’ai été subjugué, confiait le cinéaste. Il me semblait symboliser notre époque, car il y a du féminin et du masculin dans chacun d’entre nous. J’ai 40 ans, et j’ai connu la société beaucoup plus rigide. Aujourd’hui, les jeunes et même leurs parents se sont ouverts à ces enjeux de complexité. »

Ruben Alves, d’origine portugaise mais né à Paris, avait fait du théâtre, joué au cinéma et à la télévision, réalisé des courts métrages et une comédie, La cage dorée, en 2013 sur un couple d’immigrés portugais en France, avant de tâter aussi de la production. « Autodidacte, j’ai appris sur le tas. Mais l’aventure de Missm’a fait grandir, en me permettant d’explorer d’autres biais, de manier l’émotion. Le film n’entrait dans aucune case. Le plus difficile fut de convaincre le milieu de m’accompagner dans une œuvre à la fois comique, identitaire et sociale. Le montage financier a été ardu. »

Entre Pigalle et le concours Miss France

 

Alexandre Wetter n’avait jamais joué de sa vie. « Il possédait le physique de l’emploi tout en étant extrêmement photogénique. Il avait une sensibilité exceptionnelle, et j’ai su tout de suite qu’il pourrait s’imposer, tant il se montrait déterminé. Deux mois de préparation avec des entraîneurs de jeu et de maintien l’ont aidé à s’approprier le rôle. Il a perdu dix kilos et est devenu le personnage : mon personnage. Les vrais acteurs étaient définis transgenres. Pas lui. » Son interprète, enfant, rêvait lui-même de défiler pour Jean Paul Gaultier, et y est parvenu. « Alexandre n’a jamais voulu être une femme, mais aimait explorer sa part de féminité. »

Autodidacte, j’ai appris sur le tas. Mais l’aventure de "Miss" m’a fait grandir, en me permettant d’explorer d’autres biais, de manier l’émotion. Le film n’entrait dans aucune case. Le plus difficile fut de convaincre le milieu de m’accompagner dans une oeuvre à la fois comique, identitaire et sociale.

Ruben Alves, grand amateur de l’univers d’Almodóvar, a mis en scène toute une galerie de personnages colorés gravitant autour d’Alex dans une communauté de Pigalle dominée par la formidable Isabelle Nanty en mère de clan. Thibault de Montalembert en travesti Lola, incarne le meilleur ami du héros. « Il avait habité Pigalle et a plongé tout entier dans ce rôle. » Il faut dire que l’acteur avait reçu aide et conseils de Magda, célèbre travestie de Pigalle et travailleuse du sexe qui fait la pluie et le beau temps dans le quartier.

Le cinéaste ne voulait pas faire un film sur les coulisses des Miss France, mais s’est servi du quotidien et de l’entraînement des aspirantes pour imposer la trajectoire d’Alex. « J’ai frappé à la porte de la Société. Sylvie Tellier, sa directrice générale, s’est montrée très ouverte et m’a donné carte blanche. Je ne me moquais pas, j’ai minimisé certains aspects de ces compétitions pour le titre. On voyait là-bas des choses incroyables, où la réalité dépassait la fiction. Il y a quelque chose de dramatique et de sombre dans ces joutes, mais la plupart des filles sont attachantes et investies. J’y ai mis de l’humour. À la société Miss France, ils ont été charmés par le résultat. Sylvie Tellier m’a même demandé d’être son directeur artistique pour leur prochaine édition télévisée. »

En s’inscrivant dans le film à ce concours, le personnage d’Alex arrive dans un univers qui n’est pas le sien. « Son personnage de travesti hors normes va se perdre et se retrouver dans un monde très codifié dont il se fera aimer, tout en remettant des hommes machos à leur place. Il touche à l’universel. Chacun a des rêves enfouis. Tout est possible. Mon film, coscénarisé avec Élodie Namer, aborde d’abord la quête de soi. Nous voulions à travers lui, faire évoluer les mentalités. »

Ruben Alves trouve le cinéma français trop normatif : « Les Anglo-Saxons sont plus loufoques, les Québécois plus ouverts d’esprit. » Avec le confinement, Miss n’a pris l’affiche qu’une semaine en France, mais la sortie VSD va lui offrir une seconde vie. Ainsi le cinéma a-t-il été ballotté en temps de pandémie.

Miss sortira en salle au Québec le 26 mars.