«Beijing Spring»: Andy Cohen et Gaylen Ross racontent une Chine sans censure

Le cinéaste Chi Xiaoning au sommet du mur de la Démocratie en 1979
Photo: Wang Rui Le cinéaste Chi Xiaoning au sommet du mur de la Démocratie en 1979

Il faut sans doute être dans la peau d’un artiste chinois pour saisir tout le poids du mot « liberté ». Le documentaire Beijing Spring, présenté en ouverture du 39e Festival international du film sur l’art, le 16 mars, en fait la troublante démonstration. Les cinéastes Andy Cohen et Gaylen Ross ont construit leur film autour d’images d’archives inédites, mises à l’abri du gouvernement chinois pendant plus de 40 ans.Ils racontent l’essor, constamment contrarié par les autorités, d’un groupe d’artistes chinois, après la terrible répression de la Révolution culturelle et la mort de Mao Tsé-Toung.

Le cinéaste Chi Xiaoning, mort aujourd’hui, avait 22 ans lorsqu’il a pris ces images en 16 mm, lors des manifestations autour du mur de la Démocratie, ce dazibao où les artistes posaient des affiches manuscrites. Téméraire, Chi Xiaoning a effectivement été interpellé par la police. Mais il a fait mine de surexposer ses images pour leur montrer qu’il ne les conserverait pas. En fait, il n’a surexposé que la pellicule qui n’avait pas encore été utilisée, et a soigneusement conservé le reste.

Avec le procès de la Bande des quatre, ces responsables de la mise en œuvre de la Révolution culturelle menés par la femme de Mao, un vent de liberté d’expression semble souffler sur la Chine. Il faut dire que, pendant la Révolution culturelle, il était interdit de lire des romans, des millions de jeunes Chinois ont été envoyés en zones rurales dans des camps de travail et des trésors artistiques de la Chine précommuniste ont été détruits. Et si des brèches se sont ouvertes à partir de 1976, la répression n’a pas tardé à resurgir.

 
Photo: AC FILMS Gaylen Ross, co-réalisatrice, écrivaine et productrice de «Beijing Spring»

Le film suit particulièrement le groupe d’artistes qui s’appelait les Étoiles (The Stars), ainsi nommés par opposition à Mao, symbolisé par le soleil, qui les éclipsait durant le jour.

L’une des Étoiles, un sculpteur du nom de Wang Keping, a d’ailleurs réalisé un portrait de Mao en Bouddha, qu’il a intitulé L’icône. Plus tôt, il avait également sculpté un visage, dont la bouche et un œil étaient bouchés par un bouchon, qu’il avait intitulé Silence. « La seule condition pour faire partie du groupe était de vouloir faire ce qu’on voulait en art », racontent plusieurs membres des Étoiles.

Censure généralisée

Mais la censure n’est pas seulement politique. On interdit aux artistes chinois de peindre des corps nus, de danser, ou de peindre des toiles qui font référence au besoin individuel de s’exprimer. L’un des artistes censurés peint des femmes qui se maquillent ou s’habillent à l’occidentale.

Certains des artistes qui faisaient partie du groupe des Étoiles ont été emprisonnés. C’est le cas notamment de Li Shuang, artiste peintre, qui a été détenue pendant deux ans, officiellement pour s’être fiancée à un étranger français Emmanuel Bellefroid.

« On n’avait même pas le droit de fréquenter un étranger », explique Andy Cohen. Dans le film, on voit également les activistes Wei Jingsheng et Xu Wenli, avant leur arrestation et leur emprisonnement de près de deux décennies.

Malgré la répression et les risques d’arrestation, le groupe des Étoiles continue de créer, organise des expositions et des manifestations. Les poètes se regroupent sous le titre de Poètes de la brume (Poets of the Mist) parce qu’ils doivent évoquer leur souffrance de façon vague, par crainte de la censure. Un artiste officiel, à qui on avait commandé une murale dans l’aéroport de Beijing, a peint une fresque avec des corps nus, que le régime en place a aussitôt rhabillés. « Au moins, ils ne l’ont pas effacée », dit Gaylen Ross. Un artiste raconte qu’il recevait clandestinement des crayons et des pinceaux en prison, pour peindre des tableaux miniatures qu’il cachait dans des livres.

Photo: AC FILMS Andy Cohen, réalisateur, écrivain et producteur de «Beijing Spring»

Plus de quarante après cette renaissance avortée, le film Beijing Spring a le mérite de donner une narration, une voix à ces événements, qui ne figurent nulle part dans l’histoire de Chine telle qu’enseignée aux jeunes Chinois, par exemple. « En Chine, personne n’enseigne la Révolution culturelle », dit la réalisatrice Gaylen Ross.

La réalisation de Beijing Spring est le fruit de décennies de recherches et de travail, d’abord pour retrouver les pellicules conservées et ensuite pour rencontrer les différents artistes ayant vécu cette époque, qui sont dispersés dans le monde aujourd’hui.

« En plus, le film avait été tourné sans son. Alors, il a fallu retrouver la personne qui avait l’enregistreuse lors des manifestations autour du mur de la Démocratie. Alors, ensuite il a fallu retrouver les enregistrements que les manifestants avaient faits, et travailler pour les mixer », racontent Andy Cohen et Gaylen Ross.

Les images tournées par Chi Xiaoning n’ont donc pas encore été projetées en Chine. Depuis le 11 mars dernier, Beijing Spring est programmé au festival de cinéma Disrupted, de M+ à Hong Kong. Aux dernières nouvelles, toutes les projections affichaient complet. Les cinéastes voyaient cette programmation comme un signal positif pour une éventuelle projection du film en Chine. « J’en ai parlé avec l’artiste Ai Weiwei, mais il m’a dit que je rêvais en couleurs. Il croit que Beijing Spring ne sera pas projeté en Chine de sitôt », dit Andy Cohen. Une projection est prévue à l’ambassade de Suisse à Pékin le 23 mars.

 
 

Une version précédente de cet article, qui indiquait erronément qu’une projection de Beijing Spring était prévue à l’ambassade de Chine en Suisse le 23 mars, a été modifiée.

Beijing Spring

Le FIFA a prévu une projection exceptionnelle, avec public, au cinéma Impérial, le 16 mars en plus d’offrir son visionnement en ligne jusqu’au 28 mars.