Metallica, ou la psychanalyse d'un anticonte de fée

Metallica a suivi une thérapie de groupe. On répète: le band heavy le plus populaire de l'histoire du rock, la troupe trempée dans le pur acier qui joue plus fort et plus vite que tout le monde pour crier sa rage depuis deux décennies, a passé des années sur le divan. Le plus beau, c'est que la cure a admirablement fonctionné: Metallica a évité l'éclatement et pondu un nouvel album en plus de partir en tournée.

Comme le demandait Brecht: quel remède paraîtrait trop amer au mourant?

Metallica: Some Kind of Monster raconte ce sauvetage à peine croyable. L'excellent documentaire surfe la vague qui porte le genre vers des sommets de qualité et de popularité depuis quelque temps. Michael Moore a remporté l'Oscar et la Palme d'or avec Fahrenheit 9/11. Le gros lot aussi, puisque le pamphlet filmé passera bientôt la barre faramineuse des 100 millions de revenus. McDonald's ne digère pas Supersize Me, comme le réseau Fox grince des dents à cause d'Outfoxed. Les diffuseurs ont aussi en banque Riding Giants, sur l'univers des surfeurs, The Hunting of the President, sur les attaques conservatrices contre Clinton, et Broadway: The Golden Age, à propos des folles années de divertissement, entre 1930 et 1960.

Les documentaristes Joe Berlinger et Bruce Sinofsky ont croisé cette «sorte de monstre» un peu par hasard. Le premier connaissait les membres du groupe depuis son film Paradise Lost, sur le procès pour meurtre de trois adolescents de l'Arkansas complètement fans de Metallica. Le groupe donna l'autorisation d'utiliser Sanitarium et une douzaine d'autres grosses «tounes» comme trame sonore. Berlinger et son complice Sinofsky proposèrent ensuite d'accompagner les rockeurs en studio.

Ce qui ne devait être qu'une partie de plaisir promotionnel se transforma finalement en pièce d'anthologie. Le tournage dura trois ans et fournit environ 1600 heures de bande. Le résultat concentré jusqu'au pur jus lève le voile sur la crise qui a traversé le groupe, mais aussi et surtout sur la vie de ces bêtes de scène monstrueuses qui ont passé les vingt dernières années dans le sexe, la drogue et le rock'n'roll.

L'anticonte de fée commence par la fin, alors que s'amorce le service après vente à la sortie de l'album St. Anger. Les gars s'expliquent sur leur démarche et répondent avec une franchise déconcertante aux questions des journalistes. À force de va-et-vient, l'histoire des trois et même des vingt dernières années reprend forme.

Enter Sandman... On comprend vite que le thérapeute Phil Towle fut embauché à 40 000 $US par mois pour sauver la fructueuse machine qui a déjà vendu plus de 90 millions d'albums. Le bonhomme de 65 ans, stoïque comme une horloge dans un frigidaire, avait déjà aidé les Rams de St. Louis avant le Super Bowl de 2000. Il avait aussi tenté, mais sans succès, de recoller les membres de Rage Against the Machine.

Cette fois, la tension la plus vive et la plus vitale opposait le batteur Lars Ulrich au chanteur James Hetfield, avec le guitariste Kirk Hammet, très réservé, malheureux entre les deux. Une des scènes les plus émouvantes du film montre le groupe dans la cuisine du studio. Hetfield arrive tout juste de quatorze mois de désintoxication. Il veut sauver sa famille et rentrer souper le soir. «Je me suis réveillé des centaines de fois soûl, à côté de filles inconnues, dit-il. Je veux que ça cesse.» Il demande donc aux autres de travailler de midi à 16h et de ne pas répéter sans lui. Ulrich pète une crise en répétant que, par essence, un groupe de rock ne peut pas s'imposer de règle. Il finit par engueuler Hetfield en le traitant d'égocentrique. «Je me rends compte maintenant que je ne t'ai jamais vraiment connu», finit-il par crier à l'ex-alcoolo qu'il fréquente depuis l'adolescence. On se croirait chez Oprah.

Ulrich se révèle le plus intéressant personnage de cette ménagerie de celluloïd. On le découvre, par exemple, en exceptionnel collectionneur d'art contemporain, le low art et le high art fusionnant chez lui pour le plus du meilleur. Une fois sur le divan, il décide d'ailleurs de balancer cinq oeuvres aux enchères, histoire de «tracer une ligne», explique-t-il laconiquement. La soirée de vente chez Christie's de New York va lui rapporter environ 20 millions $CAN. Selon la rumeur, Hetfield et Hammet auraient d'ailleurs demandé le retrait de cette scène afin de ne pas choquer les fans du groupe, pour la plupart des boys à petits salaires qui se grattent maintenant l'entre-cuisses en se demandant comment on peut payer cinq millions $US pour un Jean-Michel Basquiat.

Une autre scène montre Lars Ulrich en compagnie de son père, un Danois, ex-champion de tennis et grand amateur de jazz. Papa Ulrich porte la barbe et les cheveux longs. On le dirait sorti tout droit d'un livre de Tolkien. Quand son fils lui fait entendre les nouvelles compositions métalliques, le vieux répond franchement que ça ne vaut pas un clou. Il a parfaitement raison, puisqu'aucune de ces pièces ne se retrouvera sur l'album.

Le film plonge au coeur de la création, montre les artistes en répétition pendant des mois, le griffonnage des paroles, la sélection d'un nouveau bassiste, qui reçoit un million à l'embauche, la dure épreuve des critiques de la maison de disques... Sur quarante compositions de la première fournée, le band n'en retiendra que quatre, une sur dix, dont Frantic, la chanson-culte de l'album St. Anger. On voit même le producteur attraper au vol le fameux «Frantic tick, tick, tick, tick, tock» pendant une répétition.

Au bout du compte, le portrait du monstre devient celui d'un art et de ses artistes. En chacun de nous, il y a un cheval qui souffre, dit à peu près Proust. À la longue, les jeunes mustangs de Metallica se sont transformés en étalons nobles et riches, qui essaient de vivre en bons pères de famille et en maris fidèles, loin des tentations en chair ou en poudre. De belles et vieilles bêtes millionnaires qui tentent de dompter la chimère en eux pour continuer à faire ce qu'il font mieux que quiconque: jouer vite, jouer fort pour exprimer leur mélancolie créatrice. «J'essaie maintenant de faire la différence entre la dépression et la tristesse», dit Hetfield à son retour de thérapie. Touchant. Touché...

LE COURRIER DES ÉCRANS

Le courrier des écrans. Le meilleur et le pire des écrans, petits et grands, vus par nos journalistes cette semaine. Inscrivez-vous, c'est gratuit.


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront le 5 septembre 2019.