Sarah Baril Gaudet: l'été où tout peut changer

«C’est un tournage qui m’a replongée dans ma propre adolescence», explique la réalisatrice Sarah Baril Gaudet.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir «C’est un tournage qui m’a replongée dans ma propre adolescence», explique la réalisatrice Sarah Baril Gaudet.

À l’image, des plans de la magnifique campagne témiscamiennese succèdent. C’est le matin, c’est l’été, ce que confirme une rangée d’autobus scolaires sagement garés. Dans un pré, une jeune fille s’avance à cheval. À vélo, un jeune homme roule en direction contraire. La saison estivale durant, Gabrielle et Yoan, 18 ans, vivront une étape charnière de leurs vies respectives sous l’œil attentif de la réalisatrice Sarah Baril Gaudet. Tandis que Gabrielle poursuivra ses études en région, Yoan, lui, ira s’installer à Québec. Dans le documentaire Passage, présenté l’an dernier au Festival du cinéma international en Abitibi-Témiscamingue et aux Rencontres internationales du documentaire, on est témoin de choix contraires, mais de déchirements et joies similaires.

« C’était en 2018. À l’époque, je vivais à Montréal depuis cinq ans, et mes parents m’y avaient suivie. Je n’avais plus de contact avec le Témis’ ; mes amis étaient à Montréal », explique Sarah Baril Gaudet, qui est originaire de Ville-Marie, au Témiscamingue (les gens du cru vous le diront : l’Abitibi et le Témiscamingue, ça fait deux, quoiqu’en dise l’appellation officielle).

« Et donc comme ça, un matin, je suis tombée sur un article d’un journal de là-bas qui parlait de la vente de terres agricoles et de l’exode des jeunes. Là, soudainement, alors que je ne pensais plus à ma région natale, je me suis sentie interpellée, préoccupée. »

Une vraie intimité

Un projet embryonnaire en tête, Sarah Baril Gaudet décida d’aller à la rencontre des élèves de son ancienne école secondaire. « Je me demandais comment — et si — leur rapport à leur région avait évolué depuis mon départ. C’était étrange de me retrouver là. J’ai éprouvé une certaine nostalgie au contact de ces jeunes de cinquième secondaire. Parmi eux, j’ai fait la connaissance de Yoan, qui m’a tout de suite charmée avec sa belle personnalité, mais aussi avec sa vulnérabilité. Car voilà quelqu’un qui veut partir, vivre des expériences, vivre son homosexualité dans un contexte plus large, mais qui est en même temps un peu bloqué par son anxiété. Je trouve que c’est le lot de beaucoup de jeunes des régions : on part à 17-18 ans, et on vit souvent de l’anxiété. Je me reconnaissais là-dedans. »

Ce coup de cœur pour Yoan permit en outre à Sarah Baril Gaudet de cerner son sujet, de trouver son angle. « J’ai eu envie de faire un film sur la fin de l’adolescence caractérisée à la fois par l’angoisse et l’excitation. Je voulais par ailleurs rendre hommage à ma région natale. »

Dès lors, elle se mit à la recherche d’un pôle opposé, soit un ou une jeune souhaitant demeurer au Témiscamingue ; quelqu’un dont les aspirations et la personnalité offriraient un contraste intéressant. Gabrielle faisait partie de la bande d’amis de Yoan.

« Gabrielle est extravertie, elle a un mode de vie rural, elle est bien au Témis’, et ce n’est que pour les études qu’elle s’en éloigne un temps. J’aimais que Yoan et elle soient si dissemblables et pourtant très proches, très complices. À eux deux, je pense qu’ils représentent bien les jeunes duTémiscamingue, de l’Abitibi, et au fond sans doute de plusieurs régions. »

Et donc comme ça, un matin, je suis tombée sur un article d’un journal de là-bas qui parlait de la vente de terres agricoles et de l’exode des jeunes. Là, soudainement, alors que je ne pensais plus à ma région natale, je me suis sentie interpellée, préoccupée.

 

Étudiante en travail social au cégep de Rouyn-Noranda, Gabrielle est tentée cet été-là de se réorienter dans une discipline davantage en phase avec sa passion pour les animaux. Et il y a ce nouvel amoureux, qu’elle n’attendait pas, et qu’elle verra forcément moins à la reprise des cours…

Yoan, pour sa part, après avoir hésité entre Montréal et Québec, a arrêté son choix sur la capitale nationale où il vivra avec Olivier, un de leurs amis. Sur sa chaîne YouTube, il confie les petits et grands bouleversements de son existence, ses doutes également, franchement, sans faux-fuyant.

La réalisatrice intègre au film plusieurs des publications de Yoan, de même que des échanges FaceTime entre les participants, qui sont ainsi filmés en train de se filmer : c’est la réalité désormais. « Ça ne fait pas en sorte qu’ils sont trop conscients de leur image ou qu’ils essaient de la contrôler. Au contraire : ils sont juste plus à l’aise à la caméra, pas intimidés, qu’il s’agisse de celle dans leur iPhone ou de la mienne. »

Le film bénéficie au surplus de ces passages, car ceux-ci renforcent l’impression qu’on partage l’intimité des participants.

Intenses questionnements

On suit Yoan et Gabrielle ensemble, séparément, auprès de leurs familles et de leurs amis, au travail, au lac… Sous la surface d’un été alangui couvent d’intenses questionnements. Rien ne se passe et pourtant, tout arrive.

« C’est un tournage qui m’a replongée dans ma propre adolescence. » L’effet est en l’occurrence contagieux : au contact de Yoan et Gabrielle, les cinéphiles sont certains de revisiter en pensées cette période charnière où tout, mais vraiment tout, peut arriver.

De conclure Sarah Baril Gaudet : « Autant j’ai voulu quitter ce territoire,autant j’ai pris conscience que c’est un lieu qui m’a influencée, en tant qu’artiste. »

Exprimer cela, à terme, constitue peut-être le plus bel hommage que la cinéaste pouvait rendre à sa région natale.

Le documentaire Passage prend l’affiche le 19 mars.

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