Gabriel Byrne, être séduit par un rôle

Le film bénéficie de performances uniformément solides  de Suzanne Clément, Antoine Olivier Pilon, Karelle Tremblay et Jessica Paré  (à droite sur notre photo). Cela étant, c’est  Gabriel Byrne, tout de force tranquille,  qui domine.
Métropole Films Le film bénéficie de performances uniformément solides de Suzanne Clément, Antoine Olivier Pilon, Karelle Tremblay et Jessica Paré (à droite sur notre photo). Cela étant, c’est Gabriel Byrne, tout de force tranquille, qui domine.

Samuel O’Shea, un sexagénaire à l’œil brillant et au verbe fleuri, est professeur de littérature à Montréal. D’origine irlandaise, il fut à une époque écrivain. Alcoolique fonctionnel, tombeur invétéré, Samuel en est à son second divorce. En bons termes avec sa première épouse Geneviève, avec qui il a eu deux enfants, Samuel s’est toujours laissé porter par l’existence. Mais voici venue l’heure des bilans pour le désinvolte bon vivant, à qui on diagnostique une tumeur. De plus en plus fréquentes, des hallucinations voient notamment Samuel converser avec son père, mort lorsqu’il était enfant. Sur fond de chansons de Leonard Cohen, Death of a Ladies’ Man (Mort d’un séducteur), de Matthew Bissonnette, offre à Gabriel Byrne un rôle à la mesure de son talent. On s’est entretenu avec le réalisateur et la vedette.

« Le projet a commencé à prendre forme lorsque je suis moi-même devenu père, se souvient Matthew Bissonnette. Une fois que j’ai été satisfait du scénario, je l’ai envoyé à l’agent de Gabriel en me croisant les doigts. Non seulement il l’a aimé, mais il a tout de suite compris le personnage et les thèmes du film, et ce que je voulais accomplir. C’est un comédien qui s’investit complètement. Il est arrivé avec des idées très précises sur les caractéristiques du personnage, ses niveaux d’ébriété… Il avait réfléchi à tout ça bien plus que moi et c’était merveilleux, parce que je savais le rôle entre bonnes mains. »

Il faut dire que le personnage de Samuel fit d’emblée vibrer une corde sensible chez l’acteur vu dans des films aussi variés que Miller’s Crossing, des frères Coen, The Usual Suspects, de Bryan Singer, ou Hereditary, d’Ari Aster. « J’ai connu des hommes comme Samuel lorsque je vivais à Dublin, confie Gabriel Byrne. Des hommes talentueux […] qui non seulement étaient conscients de leur échec, mais étaient paradoxalement admirés pour cela. C’est comme une reconnaissance de l’échec, et une méfiance vis-à-vis du succès. Des gens comme Samuel occupent une place particulière dans la culture là-bas. Samuel est un de ces hommes : il aurait pu être le prochain James Joyce, mais oups !, la bouteille a pris le dessus. »

Loin de célébrer cette figure de l’artiste maudit ou du génie raté, l’acteur poursuit : « La vérité, c’est qu’il s’agit d’un mythe romantique dangereux. […] Ce n’est pas de l’art, c’est de l’autodestruction. J’ai reconnu le personnage, au demeurant profondément égoïste, car Samuel est un mauvais père, un mari inconstant et volage, qui ne pense qu’à lui. Sous toutes ces couches de défauts, il y a néanmoins un être humain triste, émouvant, qui doit faire face à sa fin toute proche. C’est un personnage qui passe donc d’un égoïsme aveugle à une conscience de soi, ce qui lui permet en retour de devenir un être meilleur, ne serait-ce que dans les derniers moments de son existence. C’est d’une poignante ironie. »

Ce qui s’en est allé

On l’évoquait, la musique de Leonard Cohen est l’une des composantes fondamentales du film : un attrait additionnel pour Gabriel Byrne. «Je me revois, adolescent à Dublin, en train d’écouter Suzanne, complètement stone, rêvant qu’elle m’emmène chez elle près du fleuve… Comme c’est souvent le cas quand on est jeune, je n’avais aucune idée de quoi parlait la chanson en réalité, mais je la trouvais incroyablement pleine de sens. Cohen a toujours écrit et chanté un romantisme nostalgique : ce qui a été beau, mais s’en est allé. Cette sensibilité cadrait parfaitement avec le film. »

Pour l’anecdote, le tout premier film de Matthew Bissonnette, Looking for Leonard, coréalisé avec Steven Clark, conte les frasques de deux apprentis voleurs dont l’un se passionne pour le roman Beautiful Losers (Les perdants magnifiques) de Cohen. « Je viens de Montréal, rappelle le cinéaste qui vit désormais à Los Angeles. La musique de Cohen a toujours fait partie de mon environnement. Chez Cohen, il y a cette tension entre la réalité et la fantaisie, et c’est exactement ce que je désirais développer dans mon film. »

Envolées fantaisistes

De fait, il est dans Death of a Ladies’ Man plusieurs séquences fantaisistes, la première survenant lors d’une partie de hockey. Sans crier gare, l’hymne national devient Like a Bird on a Wire, et les joueurs de hockey de se muer en patineurs artistiques. « J’étais conscient qu’il se pouvait que ces passages aient l’air ridicules si c’était mal exécuté, admet Gabriel Byrne. Mais je crois que le petit budget a en l’occurrence aidé : ces séquences sont intrinsèquement fantaisistes, oui, mais elles ne sont guère différentes de la réalité ; elles représentent la perception que Samuel a alors de la réalité. »

Pour le compte, davantage de moyens n’aurait pas changé l’approche de Matthew Bissonnette : « C’était fondamental pour moi que les envolées fantaisistes soient réalisées à la caméra — et je tiens à saluer le travail extraordinaire de l’équipe technique de Montréal — plutôt qu’en effets spéciaux numériques, plus tard en postproduction. D’abord, j’aime les choses réelles, que j’ai l’impression de pouvoir toucher. Ensuite, je trouve préférable pour les interprètes de pouvoir interagir avec du tangible plutôt qu’avec un écran vert. De façon générale, j’affectionne les films qui possèdent cette qualité-là, comme ceux de David Lynch, qui sont à la fois insolites et concrets. »

Retour à la famille

Fait intéressant, le troisième acte, lors duquel Samuel va s’isoler dans la maison de son enfance en Irlande pour écrire, devait initialement être campé dans le nord du Québec. « Lorsque Gabriel a accepté le rôle, j’ai discuté avec lui, et je me suis dit que ce serait tout naturel que le personnage veuille effectuer un pèlerinage en Irlande. Dans le contexte, c’est un retour aux sources nécessaire pour le personnage avant de retourner auprès de ses enfants. Le film parle de ça, au fond, du retour à la famille. »

De conclure Gabriel Byrne : « Je me demande toujours ce que les gens conserveront du film ; ce qu’ils garderont en mémoire. Dans le cas présent, il y a évidemment cette relation entre Samuel et son père, et entre Samuel et ses enfants. Mais il y a aussi toute cette autodestruction, cet autosabotage, ces constats d’échec et cette possibilité de rédemption au bout… Je suis très heureux de ce film, parce que ce qu’il dit me touche, et aussi parce que Matt est parvenu à rester fidèle à sa vision. »

La dernière séduction

Centré autour de Samuel, écrivain jadis prometteur mais de tout temps plus préoccupé par l’alcool et la gent féminine, Death of a Ladies’ Man (Mort d’un séducteur) s’avère aussi excentrique que son protagoniste. Atteint d’une tumeur au cerveau inopérable et en proie à des hallucinations prétextes à des numéros se déployant au rythme langoureux de la musique de Leonard Cohen, Samuel entame la dernière ligne droite de son existence entre fantaisie et mélancolie. Un équilibre singulier que le scénariste et réalisateur Matthew Bissonnette maintient avec une aisance étonnante. Assurée, sa mise en scène intègre de manière complètement organique les séquences hallucinées. Moins heureux s’avère le détour tardif, et prolongé, en Irlande. Le développement comme tel est prometteur, mais une révélation clé qui y est faite tombe à plat. La technique est irréprochable : mention spéciale à la direction photo de Jonathon Cliff. Surtout, le film bénéficie de performances uniformément solides de Suzanne Clément, Antoine Olivier Pilon, Karelle Tremblay et Jessica Paré. Cela étant, c’est Gabriel Byrne, tout de force tranquille, qui domine.

Mort d’un séducteur (V.F. de Death of a Ladies’ Man)
★★★ 1/2
​Drame de Matthew Bissonnette. Avec Gabriel Byrne, Jessica Paré, Brian Gleeson, Antoine Olivier Pilon. Canada–Irlande, 2020, 100 minutes. En VSD dès maintenant, au cinéma du Parc et au Clap dès le 19 mars.