Cinéma - La longue marche des Falachas vers la Terre promise

En 1984, des milliers de juifs éthiopiens ont marché vers le Soudan pour tenter d'échapper à la famine et de rejoindre Israël. Dans le désert de Judée, Radu Mihaileanu tourne Va, vis et deviens, qui retrace leur douloureux périple.

Désert de Judée (Israël) — Sur la route qui mène de Tel Aviv à cette étrange oasis protégée par une barrière, comme une propriété privée, et où s'agglutinent une dizaine d'hôtels de luxe, au bord de la mer Morte, face à la Jordanie, les postes de surveillance se multiplient. Pas seulement parce que l'on passe pas loin de Ramallah. C'est la veille de sabbat. Samedi sera jour de repos et synonyme de plage, piscine et thalasso. Pour l'équipe franco-israélienne du film de Radu Mihaileanu, Va, vis et deviens, un défi se prépare.

Le dimanche, en effet, et dès le lever du soleil, on tourne dans le désert de Judée, avec 400 figurants, toutes les scènes (de jour) du film censées se dérouler au Soudan. Un immense camp de réfugiés qui, à l'image, sera démultiplié grâce aux effets spéciaux. Des centaines d'hommes, de femmes et d'enfants revêtus de haillons et disposés sous des tentes de fortune rejouent l'histoire des Falachas, ces juifs éthiopiens ressemblant aux bergers des temps bibliques et qui rêvaient de rentrer un jour chez eux, en Terre sainte.

C'est en 1984 que fut entreprise, grâce à Israël et aux États-Unis, une vaste action pour sauver ces Éthiopiens de la famine et reconnaître leur statut de descendants du roi Salomon et de la reine de Saba. La Torah, chapitre XIX, parle de cette «tribu égarée» qui «reviendra en Terre promise sur le dos d'un grand aigle». En Éthiopie, sur leur montagne, dans la région de Gondar, la synagogue des Falachas était une hutte plus importante que les autres, surplombée d'une étoile de David. À l'insu du régime éthiopien prosoviétique de Mengistu, un terrible voyage à pied amena les Falachas jusqu'au Soudan, où le Mossad avait préparé en cachette des avions pour Israël. L'aide des États-Unis était financière: 250 millions de dollars versés au Soudan, pays musulman, afin qu'il permette cette opération à partir de son territoire, à l'insu des «frères arabes».

Comme le racontera Schlomo, le héros du film, cette émigration fut «défaillante, bordélique, chaotique. Les agents israéliens et leurs contacts n'atteignent pas les montagnes. La nouvelle du pont aérien arrive par des ouï-dire. Le lieu de décollage des avions n'est pas précis, pas plus que la date. Les gens disent qu'il faut se rendre au Soudan. Mais où, et quand? Personne ne sait!» Certains partent vers le Kenya et la Somalie. Il y aura des morts, beaucoup de morts. Sur la route, les Falachas se font attaquer et tuer par leurs guides non juifs, par des brigands ou par des paysans. La nouvelle de l'exode s'est répandue. Des femmes et des enfants sont kidnappés et vendus. D'autres femmes violées. Des centaines de gens succombent à des maladies, à la famine, à l'épuisement. «Certains se suicident, trouvant le fait de cacher leur origine juive, donc de ne pas pratiquer leur religion, un tribut trop lourd à payer, un non-respect de Dieu.»

Entre le vrai et le faux

Pendant ce premier pont aérien, nommé «Opération Moïse», 8000 juifs éthiopiens ont été sauvés, 4000 ont trouvé la mort entre l'Éthiopie et le Soudan. Les Falachas, qui préfèrent qu'on les appelle les «Beta Israël» car le terme de «Falacha» signifie «exilé», qui désigne celui qui n'a pas le droit de détenir de terre, ont vécu en cette année 1984 un calvaire, une «sortie d'Égypte». Ce long et terrible voyage a été pour eux, en quelque sorte, l'acte majeur d'allégeance au peuple d'Israël. Ils considèrent que, à côté des autres peuples de la diaspora, ils ont accompli douloureusement leur aliya, leur «montée» en Israël.

Le héros du film, Schlomo, est l'un de ces enfants rescapés qui arrive en Terre sainte. Mais Radu Mihaileanu, en écho à ce que les totalitarismes politiques et religieux font subir aux populations, les contraignant pour survivre à travestir leur identité, à slalomer entre le vrai et le faux, fait de Schlomo un usurpateur. Schlomo n'est pas juif, il a été confié par sa mère à une Éthiopienne juive qui venait de perdre son fils. Ce sont ces scènes d'abandon, de transmission, d'imposture cachée que l'on tourne aujourd'hui dans le sable et le roc. L'équipe est choyée par un essaim de «water girls», ces adolescentes qui s'activent à désaltérer acteurs, figurants et techniciens et à ramasser les gobelets au fur et à mesure afin que le décor ne soit pas pollué.

Le menu de travail est serré. Mouvements de grue et émouvants plans rapprochés. On tourne aussi la scène finale où Schlomo, devenu médecin du monde, retrouve sa mère dans le désert éthiopien. La vieille femme donne des signes de lassitude. Chaque plan est une victoire sur le temps qui passe, le soleil qui décline, la figurante épuisée.

Va, vis et deviens racontera comment Schlomo, symbole d'une enrichissante mixité de cultures, se heurte aux obscurantismes, passe des tests, vit sa différence, est adopté par un couple de Tel Aviv. Le rôle de sa mère est joué par Yaël Abecassis, la star du cinéma israélien, héroïne de Kadosh et d'Alila, d'Amos Gitaï. Radu Mihaileanu dit qu'elle lui a inspiré nombre de dialogues.

Lorsqu'elle a tourné sa dernière scène, Yaël Abecassis raconte que les larmes l'ont submergée: «Toutes mes peurs sont remontées. Les peurs qui m'assaillent depuis que, petite, j'ai pris conscience de vivre dans un pays que l'on voulait nous prendre. Je vivais près de la mer, et dans mes cauchemars, des terroristes venaient en bateau pour tuer ma famille. C'est une peur irraisonnée, subconsciente, énorme, qui rôde chaque jour. Il y a deux femmes en moi. Viscéralement, intimement, je suis une ambassadrice de l'humanité, je suis propalestinienne, mon poète préféré est Mahmoud Darwich, la langue arabe est aussi ma langue, je ne crois qu'au bon sens, à la nature humaine, à la nécessité de cohabiter, de réunir des artistes israéliens et des artistes arabes pour montrer l'exemple. Moshe, le jeune acteur noir qui joue mon fils, est mon Petit Prince. Chaque fois que je lui prenais la main, j'étais remuée, envahie d'un amour universel. Je suis citoyenne du monde, et je me sens si bien en France! Mais j'ai choisi de rester chez moi parce que je suis israélienne et que je ne peux pas trahir. Quoi que je pense, je suis un soldat de mon pays, où l'on a besoin de rester nombreux.»

Aux côtés de Yaël Abecassis joue Roschdy Zem. L'acteur d'origine maghrébine, un des meilleurs comédiens français (En avoir ou pas, de Laetitia Masson, Ma petite entreprise, de Pierre Jolivet, Louise, de Siegfried) et un «être humain irréprochable» selon Radu Mihaileanu, a fait un tabac dans le rôle du père adoptif. Son long monologue en hébreu, qu'il a récité sans accent, a suscité les applaudissements de l'équipe israélienne. «J'ai pris des cours intensifs pendant deux mois, explique l'acteur, et je suis arrivé sur le tournage en avance, pour m'imprégner des intonations. J'ai été très bien accueilli. J'ai senti qu'il y avait une place pour moi dans ce pays. Ce n'est pas si simple en France, où il y a un délit de sale gueule. Il y a eu deux, trois projets de film où j'étais pressenti par le metteur en scène et que je n'ai pas faits parce que tel acteur ou telle actrice, et non des moindres, n'avaient pas envie de partager l'affiche avec moi! C'est comme cela! Je ne me pose pas en victime.» Il ajoute: «Je n'ai pas d'autre choix que d'être irréprochable. Et lorsqu'on me propose d'interpréter un voleur de mobylette, un musulman qui voile sa femme, vend sa fille, pique des Nike, j'y regarde à deux fois, parce que l'important c'est le message du film, échapper à la caricature et sauver les personnages. On ne naît pas méchant!»